Todd, Emmanuel
▶ Watch on YouTubeCore ideas
Todd défend la thèse de son livre Après la démocratie : le libre-échange aurait ramené le capitalisme à sa contradiction du XIXe siècle, les entreprises cessant de percevoir les salaires qu'elles versent comme une source de demande, ce qui produit une compression salariale mondiale aggravée par la concurrence des pays émergents. Cette insuffisance structurelle de la demande globale n'était compensée, avant la crise, que par le comportement de surendettement des ménages américains (subprimes), un mécanisme qu'il qualifie de « régulateur keynésien informel » désormais effondré. Il se défend de l'accusation selon laquelle le protectionnisme impliquerait nécessairement nationalisme et xénophobie, retournant l'argument : c'est le libre-échange, selon lui, qui « lance les peuples les uns contre les autres » (hostilité à la Chine, aux pays de l'Est lors du référendum européen de 2005), tandis que le protectionnisme qu'il propose n'est pas national mais continental — à l'échelle de « grandes économies continentales » (Europe, ensemble Amérique du Nord, zone est-asiatique émergente) — reposant sur des quotas plutôt que des barrières tarifaires, et destiné à relancer les salaires et la demande dans un cycle qui pourrait, selon lui, aboutir en bout de course à une reprise des échanges internationaux. Il souligne à rebours de l'argument habituel que ce sont aujourd'hui les pays émergents, la Chine en tête (40 % de son PIB exporté), qui seraient les plus menacés par l'effondrement du système en place.
Interrogé sur l'échec des économistes à anticiper la crise, Todd y voit d'abord un intérêt de classe (le libre-échange a profité, dans un premier temps, au décile puis au centile supérieur de la population), mais surtout ce qu'il qualifie de « faillite intellectuelle et morale » d'une profession ayant oublié les rudiments de l'économie keynésienne qu'elle avait pourtant apprise. Il relie ce phénomène à une analyse psychosociologique plus large : l'accès de masse à l'éducation supérieure et l'élévation du niveau de vie auraient produit, selon lui, non pas une conscience collective supérieure mais un « ultra-individualisme » narcissique, un effondrement des croyances collectives (religieuses ou idéologiques) qui rendrait taboue toute pensée du collectif en économie. Il observe que les signaux protectionnistes viennent davantage de la droite (petits patrons directement exposés à la concurrence internationale) que d'une gauche — en particulier le Parti socialiste — qu'il juge structurellement aveugle à la question parce que son cœur électoral, les fonctionnaires de catégorie A, serait à l'abri des délocalisations ; il salue toutefois comme un signe encourageant le score de 19 % obtenu par le courant protectionniste d'Arnaud Montebourg au sein du parti.
Todd développe ensuite sa stratégie pour une Europe protectionniste : il juge la France, en tant que « puissance de contestation » (siège permanent au Conseil de sécurité, arme nucléaire, tradition de contestation depuis 1789), en position de négocier fermement avec l'Allemagne, qu'il présente comme la puissance industrielle dominante mais menant une politique d'exportation « à la japonaise » incompatible avec la solidarité de la zone euro — allant jusqu'à évoquer la menace d'un abandon de l'euro par la France si l'Allemagne ne prenait pas ses responsabilités dans le rééquilibrage de la demande européenne. Il critique vivement la diplomatie de Nicolas Sarkozy, qu'il juge agressive et vaniteuse au point d'avoir abîmé la relation franco-allemande, la seule selon lui réellement déterminante pour la France. Sur la question de la nation, il se dit patriote et heureux d'être français, rejette comme un « tas de conneries » l'idée d'une France menacée de submersion par l'islam, et voit dans les voitures brûlées en banlieue une continuité avec celles de Mai 68 plutôt qu'un phénomène inédit — mais juge que le discours identitaire porté par des dirigeants comme Sarkozy n'est qu'un « gadget sans conséquence » dès lors que la société ne dispose plus du sentiment collectif nécessaire pour le nourrir. Il défend l'idée que la nation n'est plus à l'échelle pertinente de l'économie (devenue continentale), et propose en conséquence d'étendre la sphère politique à l'échelle de l'économie européenne pour sauver la démocratie — tout en insistant sur une « Europe des nations » où les rapports de force entre grandes puissances (France, Allemagne, Angleterre) structureraient les décisions, par opposition à une gouvernance technocratique de Bruxelles qu'il qualifie de simple « fiction » dépendant en réalité des choix faits à Paris, Berlin et Londres.
Il conclut en mobilisant sa spécialité académique propre, l'anthropologie des structures familiales, pour expliquer les tempéraments nationaux : la famille nucléaire égalitaire du bassin parisien comme matrice de l'individualisme et de la tradition contestataire française, opposée à la famille souche allemande (héritier unique, autorité parentale, inégalité entre enfants) comme matrice des traditions hiérarchiques allemandes, de la démocratie chrétienne au nazisme dans ses phases de crise. Il relève aussi des variations internes à la France (bassin parisien égalitaire contre régions périphériques de famille souche comme le Sud-Ouest ou l'Alsace) et décrit la France comme un pays à la fois de l'ordre et du désordre, où les mouvements de contestation s'arrêtent traditionnellement « au premier sang ». Il cite enfin la réception favorable de son précédent livre, L'Invention de l'Europe, jusque dans les milieux européens de Bruxelles, comme preuve que la reconnaissance des différences culturelles nationales, plutôt que leur négation, serait la condition d'une coopération européenne réussie.
Excerpts
“« Le libre-échange a ramené le capitalisme à sa vieille contradiction du 19e siècle [...] les entreprises produisent pour des consommateurs qu'elles perçoivent comme extérieurs et donc ne perçoivent plus les salaires qu'elles donnent à leurs employés comme de la demande pour l'économie [...] ce mécanisme s'effondre, l'Amérique cesse de vivre au crochet du monde, et donc le système s'arrête. »”
“« On peut vraiment parler d'une faillite intellectuelle et morale d'une profession dans son ensemble [...] l'accession de millions de personnes à une éducation supérieure, l'élévation du niveau de vie [...] a produit ce qu'il faudrait appeler de l'ultra-individualisme, le plus simple c'est encore de parler de narcissisme [...] toutes les croyances collectives se sont effondrées. »”
“« Il faut avoir le courage d'affronter les dirigeants et leur poser un marché [...] soit vous comprenez votre intérêt, qui est d'assumer vos responsabilités dans la réorganisation de l'économie européenne, soit on décroche de l'euro, on fout l'euro en l'air, parce que ça ne nous arrange pas, nous, de simplement survivre dans des conditions difficiles. »”