Yourcenar, Marguerite
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres ; les noms douteux sont signalés ou omis ; l'émission se termine par une lecture d'un extrait du roman, en partie inintelligible)
Core ideas
L'émission présente « L'Œuvre au noir », que l'auteur avait projeté d'écrire en 1923, à vingt ans, et qui lui a demandé quarante-cinq ans de maturation. Le roman suit Zénon, médecin, alchimiste et philosophe de la Renaissance, à travers une fresque de l'Europe où la vie quotidienne (artisans, banquiers, paysans, mercenaires, chanoines, princes) est évoquée sans pittoresque. Yourcenar dit avoir vécu longtemps en Grèce avant 1939, puis que la guerre l'a menée aux États-Unis, sur une île qui fut jadis du domaine français de Louis XIV (« l'île des Monts Déserts »), dont elle aime la nature plus sauvage et plus primitive que la nature méditerranéenne, comme une école de regard plus lointain sur le monde classique. Elle explique que les savants de la Renaissance voyageaient énormément (Paracelse, par exemple), pour s'instruire ou pour se protéger, et qu'elle n'a pas voulu faire une « somme » en juxtaposant des traits, mais suivre un personnage en vérifiant que les documents autorisent ce qu'elle lui fait vivre (la naissance illégitime de Zénon rejoint celle d'Érasme). Zénon se distingue par sa grande honnêteté intellectuelle, sa volonté de se débarrasser des préjugés : l'« œuvre au noir », phase de l'opération alchimique, signifie allégoriquement la dissolution des préjugés, tâche de loin la plus difficile, le reste n'étant qu'un jeu d'enfant.
Elle décrit Zénon comme médecin, chirurgien et physiologiste empiriste, qui fait des expériences (circulation du sang, attraction de l'eau par les plantes, métallurgie), puis s'intéresse aux rapports entre l'esprit et le corps et à l'ordre du monde. Athée en colère à vingt ans, matérialiste à quarante ans, il est de plus en plus hanté par une vision de l'absolu, qu'elle imagine être un des noms de Dieu, d'où son refus du compromis à la fin de sa vie, alors qu'il avait menti plus jeune pour garder un protecteur. Elle répond à une question sur l'inertie des chercheurs d'aujourd'hui en notant que la science moderne est si rodée qu'un chercheur peut avancer en alignant des chiffres, alors que le savant de la Renaissance devait sans cesse improviser, avec une ardeur et une diversité de recherches que l'on retrouve dans sa vie affective.
Longue partie sur la place des femmes au XVIe siècle : la mère de Zénon, qu'il ne retrouve qu'à la fin à travers la jeune Idelette, l'impossibilité pour un philosophe d'avoir une compagne de pensée (comparaison avec la femme de Dürer), les prostituées, les adultères des fabliaux, la jeune Espagnole rachetée en Algérie, les compagnons masculins, et une femme scandinave, guérisseuse, avec qui il découvre une vraie compagnonne. Elle rappelle que la servitude des femmes dans le passé cachait souvent une femme « effroyablement maîtresse dans la maison », maîtresse des enfants, des servantes et parfois du mari, et doute que la liberté des femmes soit aussi grande qu'on le dit aujourd'hui, à cause d'un « jeu de miroirs » où la femme se fait l'image de ce qu'elle croit que l'homme désire. Elle présente deux jeunes femmes du roman, Bénédicte (qui croit devoir aimer sa mère) et Martha (qui, par peur de perdre fortune et respectabilité, abandonne sa cousine malade de la peste et renonce à son inclination protestante), des figures historiques (Marguerite d'Autriche, régente des Pays-Bas, cultivée et soucieuse d'argent ; Catherine de Médicis, intrigante), et des femmes du peuple, qu'elle cherche dans la peinture de Bruegel : une servante fidèle à Zénon jusqu'en prison, qui lui porte du gâteau. Elle souligne que la littérature pense trop l'amour et la famille et pas assez les amitiés de passage, comme celle entre un client et un chauffeur de taxi ou la dame de la boulangerie.
Excerpts
“« Les alchimistes employaient le mot œuvre au noir pour indiquer cette première phase de l'opération. [...] En termes allégoriques, ils l'employaient pour la dissolution des préjugés, et ils disaient que c'était là la partie de beaucoup la plus difficile du travail, et que, quand on était arrivé là, tout le reste n'était qu'un jeu d'enfant. »”
“« Quand nous parlons de la servitude des femmes dans le passé, nous oublions qu'elles étaient souvent effroyablement maîtresses dans la maison : maîtresses des enfants, maîtresses des servantes, et quelquefois maîtresses du mari, qui était important et puissant partout ailleurs sauf chez lui. »”
“« On pense relativement assez peu à tous ces problèmes, non seulement de l'amitié [...] mais de toutes ces amitiés de passage, enfin le moment de sympathie qu'on pourrait avoir entre un client et un chauffeur de taxi, ou avec la dame qui vous sert dans une boulangerie. »”