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Shusterman, Richard

philosophe, professeur à la Florida Atlantic University

Richard Shusterman - Entretien pour une esthétique pragmatiste (La suite dans les idées)

Artesquieu · Aug 6, 2024

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Core ideas

Richard Shusterman retrace sa conversion rapide, au retour aux États-Unis après une formation universitaire entièrement européenne (licence et master à Jérusalem, doctorat à Oxford auprès de figures de la philosophie analytique comme Quine et Nelson Goodman), à l'esthétique pragmatiste. Confronté à une culture américaine à la fois familière et étrange, il dit avoir adopté une méthode philosophique fondée sur l'ouverture curieuse à l'expérience plutôt que sur une théorie préétablie — c'est ainsi que le rap (Public Enemy notamment), simplement présent autour de lui à Philadelphie et New York, est devenu un objet d'étude légitime dans L'Art à l'état vif (1992). Il revient sur sa rencontre décisive avec Pierre Bourdieu, qui l'invite à Paris en 1990 après avoir apprécié ses écrits sur Wittgenstein, et sur le dialogue critique, parfois rugueux, qu'il entretient avec lui : Shusterman objecte à Bourdieu une contradiction interne entre son principe selon lequel l'esthétique dépend toujours du champ social et sa propre tendance à universaliser la hiérarchie culturelle française, qui traite l'idée même d'une « esthétique populaire » comme une contradiction en soi — objection qu'il fonde sur la différence entre les champs socioculturels français et américain.

Il expose ensuite les deux racines de la « soma-esthétique », discipline qu'il a développée : d'une part l'esthétique pragmatiste, selon laquelle créer et apprécier l'art suppose de mobiliser et d'affiner nos capacités sensorielles et corporelles ; d'autre part l'idée de la philosophie comme mode de vie, empruntée à Michel Foucault et à Pierre Hadot, selon laquelle vivre pleinement sa philosophie exige de travailler le « soma » — terme qu'il préfère à « corps » (trop opposé à l'esprit) et à « chair » (trop organique), pour désigner un corps pensant et sentant, doté d'une intelligence propre au sens où l'entendait Bourdieu avec la notion d'habitus. Il évoque ses expérimentations récentes de performance artistique, menées avec l'artiste parisien Yann Toma sous une personnalité alternative surnommée « l'Humanoir », qu'il présente comme une manière de tester et de transcender, à la façon foucaldienne, les limites de sa propre identité de philosophe.

Il détaille l'histoire éditoriale accidentée de ses livres en français : L'Art à l'état vif était initialement paru en France avant même sa publication originale en anglais, un retard causé par son désaccord avec l'illustration choisie par son éditeur américain (un nu d'Ingres qu'il jugeait contraire au message du livre sur la conscience corporelle) et par la réécriture consécutive de sa préface ; le nouveau livre, traduction de Performing Live (2000), a quant à lui attendu quinze ans avant de paraître en français sous le titre Le Style à l'état vif. Il relie le terme anglais « performing » à l'héritage de la théorie du performatif d'Austin et au pragmatisme wittgensteinien, selon lesquels le langage n'est jamais un calcul autonome séparé de la vie pratique mais s'apprend et se transmet par l'action — argument qu'il étend de l'art à la vie quotidienne tout entière, revendiquant une pensée pluraliste qui cherche systématiquement à combiner des choses qu'on oppose habituellement (la poésie de T. S. Eliot et les paroles de rap, par exemple) plutôt qu'à trancher entre elles.

Interrogé sur la réception du pragmatisme depuis les années 1990, Shusterman salue sa progression en France — il rappelle avoir eu l'honneur de connaître Jérôme Lindon, qui décida de faire passer les titres anglais en sous-titre pour apprivoiser un lectorat français peu familier du pragmatisme, et se souvient avoir tenté, sans succès, de convaincre son éditeur de traduire John Dewey, refusé au motif que Dewey était à la fois « bavard » et mort (donc incapable de faire la promotion médiatique de son livre) — anecdote qui l'a convaincu d'écrire lui-même de façon plus directe et concise pour « rester vivant » dans le champ intellectuel français. Aux États-Unis, il observe que le pragmatisme reste minoritaire dans les départements de philosophie proprement dits (trop étroitement disciplinaires) mais irrigue davantage la culture générale et les départements de littérature comparée, où Richard Rorty a d'ailleurs terminé sa carrière. Il relie enfin son travail à des expériences de recherche en Asie — un apprentissage auprès d'un maître zen à Hiroshima, puis des séjours réguliers en Chine, où il relève que le caractère désignant le corps désigne aussi la personne, fondement du concept confucéen de « culture du corps » et d'une conception politique de l'harmonie par la beauté plutôt que par la loi et la punition, qui accorde à l'esthétique une place plus centrale qu'aux États-Unis ou en France. Il conclut en évoquant sa vie en Floride, qu'il présente comme un terrain privilégié pour observer trois dimensions du souci somatique : la pratique sportive praticable toute l'année, le vieillissement (citant La Vieillesse de Simone de Beauvoir comme un sujet trop souvent ignoré par les philosophes), et la chirurgie esthétique, dont la Floride est selon lui l'un des grands centres.

Excerpts

“« Il avait une espèce de contradiction interne avec son idée que la culture et l'esthétique, ça dépend toujours du champ social et qu'il ne faut pas universaliser — mais j'ai vu qu'il a universalisé les rapports hiérarchiques en France, pour dire qu'une esthétique populaire, c'est une contradiction en soi, ce n'est pas possible ; mais aux États-Unis, on a un champ socioculturel différent. »”

“« Une racine, c'est l'esthétique pragmatiste, en disant que pour faire l'art et aussi pour apprécier l'art, il faut utiliser nos sens, ça veut dire nos corps [...] l'autre racine, c'est l'idée de philosophie comme mode de vie, comme art de vivre — ça, je l'ai pris de Foucault, surtout, et de Pierre Hadot : c'est la même logique, pour vivre il faut le corps, le soma. »”

“« Deux raisons : d'abord Dewey est bavard, et deuxièmement il est mort [...] j'ai compris la première raison, mais je n'ai pas compris l'idée qu'il est mort — le service de presse, il ne pouvait pas venir à la radio. J'ai compris que le champ intellectuel en France est tout à fait différent du champ américain, et il faut être présent. »”