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Reverdy, Pierre

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Pierre Reverdy - Entretien et lecture de ses poèmes

Artesquieu · Jun 14, 2024

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Core ideas

L'entretien, mené par Jacques Charpier pour une série consacrée à la diction poétique, expose la thèse radicale et volontiers paradoxale de Pierre Reverdy : la lecture à voix haute d'un poème ne peut, selon lui, lui apporter aucune valeur nouvelle, et constitue au contraire un risque quasi inévitable de trahison. Reverdy explique que le poème « objectif », le seul vrai à ses yeux, est ce qui a été fixé définitivement par l'écriture au terme du mouvement tumultueux de la création — dire ce poème à voix haute, c'est nécessairement y ajouter quelque chose d'étranger à lui-même (le timbre, l'accent, la mimique du récitant), variable selon l'interprète et les circonstances, si bien qu'on obtient toujours « le poème de Baudelaire et un tel », jamais Baudelaire seul. Il précise que ce jugement ne vise pas la qualité des récitants (à qui il concède volontiers tout le talent possible) mais la nature même de l'opération : le poète, à la différence du comédien, ne doit selon lui jamais écrire en pensant à l'effet que produira son texte sur un auditeur, sous peine de fausser l'essentiel de la démarche poétique — ce souci de l'effet étant au contraire parfaitement légitime, et même inhérent, à l'art du comédien.

Reverdy va jusqu'à qualifier la lecture d'un poème par son propre auteur de « suicide en puissance », la pauvreté des moyens oratoires de la plupart des poètes rendant l'exercice généralement désastreux — tout en concédant l'existence d'une exception unique dans sa propre expérience : une lecture radiophonique de l'un de ses poèmes, si parfaitement dite qu'elle produisit sur lui, à l'écoute, une émotion identique à celle éprouvée lors de la création elle-même. Il défend une conception strictement visuelle et silencieuse de la poésie, jugeant que le mot écrit atteint, depuis l'invention de la typographie, son « point extrême de perfection » précisément parce qu'il s'efface devant le sens qu'il porte — et en déduit que la poésie lyrique est « morte dans une interminable agonie » depuis cette invention, la musicalité (allitérations, assonances, rythme) ne devant jamais l'emporter sur ce qu'elle sert à exprimer. Il en tire une critique frontale de la radio comme médium pour la poésie : seule la solitude, l'intimité et le recueillement de la lecture individuelle permettraient, selon lui, la véritable communion avec un poème, tandis que le rythme mécanique et minuté des émissions radiophoniques (« tout se passe au taximètre ») serait structurellement incompatible avec l'épanouissement d'une émotion esthétique authentique. Charpier objecte que la solitude et le recueillement de l'auditeur radiophonique — seul face à un poste sans visage — pourraient constituer une conjoncture psychologique nouvelle, propice à cette même communion ; Reverdy admet cette possibilité à la condition que le rythme des émissions soit adapté à la réceptivité de l'auditeur, tout en maintenant que la radio demeure, en l'état, un moyen « médiocre » pour la poésie, quoique potentiellement utile pour compenser le marasme éditorial infligé aux jeunes poètes.

La seconde partie de l'enregistrement propose, non sans ironie assumée par la présentation de l'émission (Reverdy jugeant la diction problématique tout en se prêtant lui-même à l'exercice), une longue lecture de ses propres poèmes tirée des Voix de notre temps (1956). Ces textes déploient un univers de fenêtres, d'éclairs et de maisons qui tremblent, puis un long poème d'amour et de rupture mêlant portraits de femme, marins et navires, désert de chair et d'esprit, désespoir et parapets, avant de se refermer sur des images de nuit blanche, d'hôpital, de villes mortes et de tombeaux — une poésie délibérément dépouillée de toute musicalité chantante, fidèle à la conception que Reverdy vient d'exposer : une écriture qui « pénètre plus profond » précisément parce qu'elle refuse de « flatter l'oreille ».

Excerpts

“« Je suis sûr pour ma part de n'avoir jamais entendu interpréter un poème de Baudelaire comme je crois qu'il a pu le concevoir, le sentir et finalement l'écrire lui-même [...] en interprétant le poème de Baudelaire comme il l'a compris, avec ses moyens physiques, la voix, les gestes, la mimique, ce n'est plus le poème de Baudelaire seul qu'il me donne, mais le poème de Baudelaire et un tel — c'est tout autre chose. »”

“« Le mot écrit est à mon sens à son point extrême de perfection parce qu'au point où nous en sommes il est le plus neutre — en tant que mot, il s'efface totalement, il laisse la place au sens, à l'idée, au sentiment. La poésie lyrique est morte dans une interminable agonie depuis l'invention de la typographie. »”

“« Il n'y a absolument qu'un moyen de contact entre le poème et celui qui veut en prendre vraiment connaissance, c'est l'œil, parce que le poème ne peut atteindre celui qui le reçoit que dans la solitude, l'intimité, le silence et le recueillement que seule permet la lecture individuelle à l'écart. »”