Sarraute, Nathalie
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (un entretien d'environ quarante minutes ; transcription automatique par endroits déformée, surtout dans les passages lus ; les passages incertains sont omis)
Core ideas
L'émission pose la question d'une « révolution romanesque » qui réunirait Beckett, Cayrol, Butor, Robbe-Grillet, Duras et Sarraute, et interroge Sarraute, qui avait proclamé l'« ère du soupçon ». Elle raconte l'histoire de « Tropismes » : commencé en 1933, terminé en 1937, refusé par les éditeurs puis publié chez Denoël en 1939, juste avant la guerre, sans le moindre écho sauf deux lettres (Max Jacob, Sartre). Elle définit le tropisme à partir du dictionnaire (mouvement d'un organisme sous l'influence d'une excitation extérieure) : des mouvements à peine conscients, rapides et fugitifs, provoqués par les autres et qui précèdent et accompagnent nos actes et nos paroles. L'émission lit des extraits de « Tropismes » (un enfant et son grand-père, la fille accroupie sur le fauteuil, le père qui parle d'Angleterre) et du « Planétarium » (la dame au chapeau, des rideaux de velours vert, la propriétaire d'un appartement).
Elle soutient que, à ce niveau « anonyme » situé aux limites de la conscience, tous les êtres sont identiques ; la personnalité vient ensuite, par la volonté. Ses personnages ne sont donc pas « cernés » ni typés (comme chez La Bruyère ou Balzac) : elle prélève les mouvements chez des personnages qui simplifient forcément, et décompose une notion comme l'avarice (qui peut contenir l'angoisse de la mort, un besoin de dominer, du masochisme). La morale suppose une simplification nécessaire à l'action, mais, pour connaître la réalité, il faut la mettre de côté ; les lieux communs sont une « carapace » qui masque ces mouvements et un « petit port calme ». Elle estime qu'un contact complet est impossible sauf par éclairs, que les personnages éprouvent un besoin de contact (comme chez Dostoïevski et Kafka) et se retrouvent dans des rapports d'agressivité ; elle veut écrire « au présent » ce que la littérature du passé disait après coup, en ralentissant la conversation (la « sous-conversation ») comme un film au ralenti, et le lecteur recrée ces mouvements.
Elle récuse que ses personnages soient des « adolescents attardés » : ce sont des êtres qui cherchent, en révolte contre les idées toutes faites, tandis que les adultes lui paraissent « infantiles », pris dans les clichés ; elle pense que le fonds serait identique dans un autre milieu, seuls les lieux communs changeant. Elle rapproche ses préoccupations de celles de Ionesco, et marque sa différence avec Robbe-Grillet (l'objet vu de l'extérieur contre l'objet « intérieur » chez elle ; elle cite sa critique de la vision extérieure dans « L'Ère du soupçon »), avec Beckett (qui réduit le personnage à l'état végétatif et montre l'inanité du langage, alors qu'elle croit à l'efficacité d'un langage « outil grossier ») et avec les autres. Elle juge que l'étiquette de « groupe » est commode mais recouvre des directions différentes, que leur point commun est le mépris de l'anecdote et de l'intrigue, et compare ce mouvement à la peinture qui s'est libérée du sujet (Proust, Schönberg, Kandinsky), en précisant qu'elle cherche non une analyse froide mais la sensation et l'émotion à l'état naissant, avant toute étiquette.
Excerpts
“« J'ai voulu appeler tropismes des mouvements à peine conscients, provoqués par les autres, comme ceux des plantes qui sont attirées par la chaleur ou la lumière. »”
“« Il faut simplifier pour pouvoir vivre et agir. Mais quand on veut connaître la réalité, on est bien obligé de ne pas tenir compte de la morale et de voir simplement comment les personnages fonctionnent. »”
“« Les lieux communs sont des carapaces derrière lesquelles on masque la réalité, et c'est aussi ce petit port bien calme où chacun peut venir se reposer après les tempêtes intérieures. »”