Jeanneret, Yves
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (transcription automatique approximative ; plusieurs noms et passages des questions du public sont déformés)
Core ideas
Jeanneret centre sa conférence sur la présence médiatique des écrivains dans la première moitié du XXe siècle, période qu'il juge moins connue que l'après-1945 de Sartre et qui, dit-il, a « de tristes ressemblances » avec la nôtre. Il part de l'article « Adieu » d'Émile Zola (1881), qui quitte le journalisme parce qu'il se détache d'une presse industrialisée et marchande, tout en reconnaissant sa puissance et en promettant d'y retourner « demander des armes » à la nécessité de la bataille : l'affaire Dreyfus (1894-1898), avec J'accuse paru dans L'Aurore sur les conseils de Clemenceau, puis le texte « Une protestation » signé notamment par Anatole France, Émile Duclaux, Marcel Proust et Lucien Herr, que les adversaires appellent « manifeste des intellectuels », moment où le mot « intellectuel » devient un substantif désignant un groupe social dominé par les écrivains. Il distingue deux rapports des écrivains aux médias au XIXe siècle (feuilletons et chroniques pour vendre les journaux) et l'usage du journal comme tribune « en tant qu'écrivain », puis la création de leurs propres médias : les revues (La Revue blanche, L'Effort de Jean-Richard Bloch), la Nouvelle Revue française (1908) avec son « triangle » revue-colloque (Décades de Pontigny)-maison d'édition (Gallimard), et surtout les Cahiers de la quinzaine de Péguy, indépendants (abonnements, pas de publicité), lieu de communauté d'auteurs et de lecteurs (boutique face à la Sorbonne) où Romain Rolland publie par livraisons Jean-Christophe (dix-sept livraisons en neuf ans), roman-feuilleton « savant » qui dialogue avec l'actualité franco-allemande.
Il évoque aussi la philosophie dans la presse (les Propos d'Alain dans La Dépêche de Rouen), puis la mobilisation de Rolland : « Au-dessus de la mêlée » (1914), la correspondance avec Stefan Zweig, la « Déclaration d'indépendance de l'esprit » (1919) signée par Russell, Barbusse, Masereel, Gorki, Einstein, Croce et un écrivain allemand (probablement Hesse), qui lui confère une sorte de « magistère moral » ; la lettre de refus de la décoration allemande en avril 1933 (« crime contre l'humanité »), puis les tensions des années 1920-30 entre engagement contre le fascisme et le nazisme et critique du stalinisme (Gide, Retour de l'URSS, Malraux, Barbusse), où la signature de Rolland peut être utilisée sans son aval. Il rappelle les débats sur l'engagement (Julien Benda, La Trahison des clercs contre Paul Nizan, Les Chiens de garde), l'engagement par la fiction et le théâtre (Firmin Gémier, Brecht), puis Sartre (écrivain engagé dans la situation singulière), Foucault (« intellectuel spécifique » contre l'intellectuel universel) et Hannah Arendt (tout citoyen doit penser ; la « banalité du mal » d'Eichmann n'excuse pas : le devoir de penser).
Dans la discussion, il compare avec aujourd'hui sans les assimiler : la figure de l'écrivain pèse moins dans les médias et la politique, la parole est dominée par un « régime de la doxa généralisée » (sondages, nombre, algorithmes), les médias numériques privilégient visibilité et contact (fonction phatique et dramaturgique) et reposent sur la vente des traces aux acteurs marchands plutôt que sur une qualification critique des textes ; il note le « double régime de la presse » depuis 1850 (vendre les lecteurs aux annonceurs, d'où le sensationnel) et la montée des « publicités » déguisées en discours journalistique. Il plaide pour l'éducation critique à l'information, dont les enseignants se heurtent à la confiance des étudiants dans l'efficacité de Google, distingue manifeste (travail préalable d'une communauté) et pétition (conjoncturelle), reconnaît la domination masculine des intellectuels de l'époque (et le sexisme encore visible dans le traitement des femmes en politique), souligne que Brecht montre l'émotion et la distanciation comme deux moments nécessaires, et que le choc après Charlie Hebdo montre la force persistante de la figure de l'auteur et du créateur.
Excerpts
“« C'est à ce moment-là que l'adjectif intellectuel, qui existe depuis longtemps et qui désigne une activité de pensée, de production culturelle, va devenir un nom, un substantif, et désigner un groupe social. [...] Ce groupe social comporte des producteurs intellectuels de différentes natures, mais avec une domination assez forte des écrivains, parce qu'à l'époque l'écrivain, c'est l'incarnation par excellence de l'intellectuel. »”
“« Dans les Cahiers de la quinzaine, on va avoir avant tout un rendez-vous entre deux collectifs : un collectif d'auteurs, un collectif de lecteurs. Pas de publicité, pas de financement extérieur, une activité qui repose sur l'abonnement. [...] Une indépendance totale et en même temps un rendez-vous régulier, une périodicité. »”
“« Les deux principes de communication systématiquement privilégiés dans l'économie actuelle des médias, c'est se montrer et être en contact. [...] Les médias ne sont pas neutres : en fonction de la façon dont ils sont organisés, ils privilégient une certaine conception de la communication par rapport à une autre, et aujourd'hui c'est visibilité et contact. Donc on ne discute pas. »”