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Heinich, Nathalie

sociologue, directrice de recherche au CNRS

Nathalie Heinich - Entretien (Le suicide, une question sociale)

Artesquieu · Dec 26, 2024

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Core ideas

L'entretien porte sur Le Suicide (1897) d'Émile Durkheim, présenté comme le livre fondateur de la sociologie française. Nathalie Heinich en souligne d'abord le geste inaugural : prendre un objet perçu comme éminemment intime et individuel, le suicide, pour montrer qu'il obéit en réalité à des causes sociales plutôt que psychologiques — un postulat de « désindividualisation » caractéristique du raisonnement sociologique naissant. Elle resitue Durkheim dans son contexte : contemporain exact de Freud (nés à deux ans d'écart) et de Max Weber, agrégé de philosophie à une époque où la sociologie n'existait pas encore comme discipline universitaire, ce qui rend d'autant plus remarquable son geste le plus novateur — croiser une réflexion de type philosophique sur la nature du social avec une méthode empirique et quantitative, les statistiques, alors récemment constituées en France et en Europe. Elle rappelle une limite historique importante : Durkheim ne disposait pas encore de la méthode du sondage par échantillon représentatif (inventée cinquante ans plus tard par Lazarsfeld), donc de chiffres agrégés bruts sans possibilité de les croiser avec des variables comme la profession, le diplôme ou l'âge.

Heinich détaille la posture méthodologique de Durkheim, empruntée à Claude Bernard et à sa médecine expérimentale : une neutralité descriptive et non normative, consistant à « traiter les faits sociaux comme des choses », sans jugement moral sur le suicide lui-même. Le suicide devient un fait social au sens propre dès lors qu'on observe, malgré son caractère strictement individuel et non répétable, une remarquable régularité statistique des taux d'une société à l'autre — ce que Durkheim nomme des « courants suicidogènes », preuve selon lui qu'un raisonnement à l'échelle collective est possible. Heinich compare la progression du livre à un roman policier : Durkheim teste successivement plusieurs hypothèses causales et les réfute une à une à l'aide des statistiques — la folie (les pays comptant le moins d'aliénés sont ceux où l'on se suicide le plus), l'alcoolisme, la race, l'hérédité (une contagion familiale existe, mais sans cause organique), les facteurs cosmiques (aucune influence du climat, mais une corrélation positive avec la longueur des jours, elle-même liée à l'intensité de l'activité sociale). Ce dernier point illustre selon elle le glissement rapide, chez Durkheim, d'une simple corrélation à une affirmation causale.

Le cœur de l'analyse porte sur la notion d'anomie — l'absence de normes et de repères, liée aux situations de désintégration du lien social (le célibat ou le divorce à l'échelle individuelle, les guerres civiles à l'échelle collective) — et sur la distinction entre suicide égoïste (réponse à un besoin individuel, favorisé par l'anomie) et suicide altruiste (sacrifice de soi au profit du groupe, illustré par l'exemple du commandant de navire choisissant de couler avec son bateau). Heinich étend prudemment cette seconde catégorie aux attentats-suicides contemporains, précisant que si le terme « altruiste » peut sembler déplacé, le raisonnement de Durkheim s'applique bien dès lors qu'on adopte, à la suite de Max Weber, une perspective « compréhensive » cherchant à se placer dans le raisonnement de l'acteur plutôt qu'à seulement chercher des causes extérieures. Elle détaille ensuite la démonstration la plus fine du livre, sur la religion : le suicide égoïste est statistiquement plus fréquent chez les protestants que chez les catholiques et les juifs, mais uniquement lorsque le protestantisme est religion majoritaire (Allemagne) et non minoritaire (France) — ce qui indique, selon Heinich, que ce n'est pas la religion en tant que telle qui protège du suicide, mais la cohésion propre aux groupes religieux minoritaires, plus fortement intégrés. Durkheim en tire sa conclusion générale : le suicide varie en raison inverse du degré d'intégration sociale, religieuse, domestique et politique — une conclusion en apparence purement descriptive qui débouche pourtant sur des préconisations pratiques (renforcer l'intégration sociale pour prévenir le suicide).

Heinich conclut sur un bilan critique assumé : elle admire Le Suicide comme modèle de raisonnement hypothético-déductif à base empirique, mais se dit en désaccord avec ce qu'elle identifie comme un reste de pensée métaphysique chez Durkheim — la « transcendance du social », c'est-à-dire l'idée que « le social » existerait comme entité réelle et causante, à la manière d'un objet substantiel plutôt que d'un simple concept explicatif ; elle lui préfère l'approche wébérienne dite « compréhensive », centrée sur le sens que les acteurs donnent eux-mêmes à leurs actes. Elle pointe enfin le fonctionnalisme sous-jacent à la formule de Durkheim selon laquelle « chaque société est prédisposée à fournir un contingent déterminé de morts volontaires », qu'elle juge être l'un des aspects aujourd'hui les plus datés de l'héritage durkheimien.

Excerpts

“« On va prendre un objet qui est a priori un objet éminemment intime, le suicide, et on va montrer que cet objet intime n'a pas nécessairement des causes psychologiques comme on pourrait le penser, mais des causes sociales [...] il ne va pas se demander si le suicide c'est une bonne chose ou une mauvaise chose, s'il faut le condamner ou pas — on n'est pas du tout dans la normativité, on est vraiment dans la description et dans l'analyse. »”

“« C'est généralement un acte qu'on ne fait qu'une seule fois dans sa vie, et pour autant il existe des statistiques avec des régularités observables des taux de suicide en fonction des sociétés, ce que Durkheim appelle des courants suicidogènes — et c'est cela qui va lui permettre de fonder la sociologie, parce que si de telles choses existent, c'est qu'il est possible de porter son analyse d'un fait individuel à une échelle collective. »”

“« Il me semble qu'il y a un reste de pensée métaphysique dans cette substantialisation du social [...] l'idée que la société existerait en tant que réalité intrinsèque me paraît un saut conceptuel très important et peu utile, parce que si l'on se place à hauteur méthodologique, ce sont des phénomènes individuels que nous observons — on peut éventuellement faire l'hypothèse qu'il y aurait un objet appelé le social, mais ça ne peut être qu'une hypothèse, on ne peut pas le prouver. »”