Farge, Arlette
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (transcription automatique approximative ; l'attribution de certaines répliques à l'un ou l'autre invité est déduite du contexte)
Core ideas
L'émission s'ouvre sur la lecture de suppliques adressées au lieutenant général de police en 1728 : des parents demandant l'enfermement d'un fils « débauché » (maison de Saint-Lazare, pension payée par la famille), l'épouse d'un cordonnier dénonçant un mari blasphémateur, avec l'appui du curé et de deux frères du mari. Farge et Foucault expliquent que ces archives de la Bastille montrent le contraire de l'idée reçue sur les lettres de cachet (un moyen pour le roi de se débarrasser des grands) : très peu de grands y sont enfermés, la grande majorité des dossiers concerne des affaires de police touchant des gens modestes (grève, fraude, conflits de voisinage), et les demandes d'enfermement émanent des familles populaires, « d'en bas ». Foucault, qui travaillait sur ces archives depuis ses recherches sur l'histoire de la folie, souligne l'« extraordinaire beauté » de ces textes, où se disent haines, rancœurs, jalousies, angoisses, dans un mélange de langage populaire et de style administratif emphatique de l'écrivain public ; Farge relève le contraste entre formules stéréotypées et chaos verbal d'injures et d'émotion. Ils choisissent d'étudier exhaustivement des années entières (1728, 1758 avec 168 et 74 demandes) et de publier 93 dossiers complets, sans montage, pour que chacun puisse confronter sa lecture à la leur.
Sur la procédure, une supplique est adressée au lieutenant général de police, qui ordonne une enquête (commissaires, inspecteurs, « éclaircissements » dans le voisinage, souvent répétant la demande) ; il statue, puis la lettre de cachet est signée du roi ; l'enfermement ouvre une longue histoire de correspondances, de nouveaux témoignages et de retournements (l'accusé devient accusateur, notamment dans des affaires d'héritage). La demande est présentée comme un dernier recours, avec appui de la famille et du voisinage. Les motifs invoqués sont la « débauche » (catégorie confuse qui recouvre l'inconduite sexuelle comme l'abandon du travail) ; il n'y a aucun dossier explicite sur l'homosexualité, relevant de dossiers de police distincts. Pour les conflits entre parents et enfants, Foucault avance qu'au XVIIIe siècle le problème est plus spatial que temporel : on veut enfermer ceux qui s'agitent, partent, reviennent, au « seuil » du logement, souvent des jeunes de 20 à 30 ans, où « enfant » désigne une situation de dépendance plus qu'un âge, ce qui renverse l'image d'une famille nucléaire autonome : ces migrants urbains restent pris dans un tissu familial et de voisinage. Les femmes demandent l'enfermement de leur mari à égalité avec les hommes ; ils y voient une faiblesse (femmes battues, abandonnées, chargées d'enfants) et la preuve d'attentes partagées sur le rôle éducatif du père, hypothèse nuancée par Perrot et Béjin : l'autorité paternelle se renforcerait avec la disparition des lettres de cachet et le Code civil, mais la rupture a pu être plus diversifiée et lente.
Sur la pénalité, ils soulignent l'originalité d'une procédure qui échappe à la justice ordinaire, jugée infamante, coûteuse et incertaine : on s'adresse au roi pour un enfermement payant mais discret, ce qui permet de « se dire pour ne pas être dit », de rester maître de la version des faits et de « confier un secret » au roi. Foucault note que la critique des lettres de cachet venait surtout des grands et des parlementaires, d'où l'historiographie du XIXe siècle qui l'a associée à l'arbitraire royal ; il compare ces lieux d'enfermement (couvents, hôpital général, Saint-Lazare, « prisons quatre étoiles » pour ceux qui paient 400 livres, Bicêtre, forteresses royales) à une prépondérance de l'idée de correction par retrait et repentir, qui préfigure la prison moderne (l'isolement pénitentiaire étant une idée tardive). Ils discutent enfin le crédit du roi à la veille de la Révolution (pamphlets, Darnton) et concluent que le livre refuse l'opposition entre histoire du quotidien des anonymes et histoire des normes, et entre société civile et État : « il y a de la pensée partout », et les gens pensent leur conduite ; un livre sur les appropriations et les écarts. La séance se clôt sur trois suppliques successives d'une femme, puis de son mari de 78 ans, enfermé à Bicêtre, puis de nouveau de la femme demandant sa sortie.
Excerpts
“« La lettre de cachet est une pratique populaire, en ce sens que c'est surtout dans les milieux populaires qu'on voit ce mécanisme jouer, et que la lettre de cachet est demandée d'en bas : c'est un processus qui va de la base. On demande une lettre de cachet au roi pour régler un certain nombre de problèmes de famille, de voisinage, d'entourage, de travail aussi. »”
“« Se dire pour ne pas être dit : c'est à la fois une démarche de prévention, pour éviter qu'il ne soit nécessaire de recourir à une procédure judiciaire, et en même temps il s'agit pour ces familles de prendre les devants et de poser la définition des termes du débat. Plus on s'adresse au roi, plus on reste maître de la situation : à partir du moment où on met le doigt dans la machine judiciaire, on ne sait pas très bien ce qu'on va trouver. »”
“« La pensée n'est pas le fait des penseurs : la transformation d'un système de pensée, il faut la saisir dans l'extraordinaire extension qu'elle peut avoir dans le comportement des gens. [...] Il y a de la pensée partout, et les gens pensent leur conduite. »”