Green, Julien
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full - la vidéo regroupe le 1er entretien puis les 5e à 10e entretiens de la série ; sous-titres automatiques très dégradés, la synthèse s'appuie sur les passages intelligibles.
Core ideas
Julien Green, alors âgé de 94 ans, revient avec Viviane Forrester sur la double appartenance qui fonde son œuvre : né à Paris de parents américains du Sud, élevé en français mais nourri de l'anglais de la Bible que lui lisait sa mère, il se dit « choisi » par le français plutôt qu'il ne l'aurait choisi. Il oppose la richesse barbare et imitative de l'anglais à un français plus neutre, plus « appauvri » depuis la Renaissance, mais précisément capable d'accueillir quelque chose d'intérieur et de secret. La question religieuse traverse cette identité : élevé par une mère protestante, converti au catholicisme, il évoque une vocation monastique avortée (un projet d'entrer chez les bénédictins de l'île de Wight) qui l'a « suivi toute sa vie ».
Le cœur des entretiens porte sur le mystère de la création. Green décrit l'écriture comme une obéissance : un roman commence par une image nette, presque hallucinatoire, entourée de vide - le jeune homme immobile avec sa petite valise au début de Moïra - et il ignore lui-même ce qui va suivre, la fin le surprenant souvent. Il préfère le mot « vision » à « hallucination », rapproche ce phénomène de ce qu'on appelait l'automatisme, et insiste pour qu'on ne le confonde pas avec la facilité : le don reçu oblige à un travail quotidien acharné. Il raconte comment Louis Jouvet l'a convaincu qu'il était « un homme de théâtre », et comment ses pièces sont nées du même jaillissement de répliques.
Forrester souligne la coexistence, dans ses romans, d'une écriture limpide et d'une énigme insoluble, d'un réalisme précis qui laisse deviner un autre monde « en palimpseste ». Green y répond par sa conviction que l'essentiel échappera toujours aux mots : depuis Babel, le langage est une faillite, il sert des fins pratiques et oriente la pensée, si bien qu'écrire consiste à aller à l'encontre du langage. Seule la musique - Schubert, Schumann, Beethoven entendu pour la première fois au Trocadéro pendant la guerre, Bach chanté par des voix d'enfants - dit l'indicible ; elle abolit aussi la paroi entre les vivants et les morts. Il regrette la disparition du grégorien et du latin dans la liturgie, qui portaient un sentiment du mystère que le français n'exprime pas.
La présence des absents occupe une place singulière : Green raconte l'apparition de sa mère, heureuse et silencieuse, le jour même où l'on retrouva ses restes perdus après le transfert du cimetière du Vésinet. Cette nostalgie maternelle d'un Sud jamais vu nourrit sa trilogie américaine sur la guerre de Sécession, plus lumineuse que ses premiers romans tragiques (Adrienne Mesurat, Léviathan, Minuit), dont il refuse pourtant que les personnages soient jamais des « réprouvés ». Il évoque aussi l'enfance comme un peuple méconnu doté d'un langage secret, son art d'observer les visages comme des livres, sa rencontre avec Joyce, sa méfiance envers les Russes - Dostoïevski lu seulement à cinquante ans, dont la force l'a fait se lever d'un bond.
Les derniers entretiens abordent l'autobiographie, entreprise en 1958 après une voix intérieure lui disant « c'est maintenant ou jamais » pour dire toute la vérité sur sa vie, et le journal, où l'on retient la physionomie des êtres mais pas leurs paroles. Green distingue le pessimisme de ses personnages - écho des inquiétudes de l'entre-deux-guerres - de son propre état d'esprit, tourné vers la prière, la grâce et une simplicité divine opposée à la complexité humaine. Il conclut, au seuil de la mort, en disant n'avoir pas peur et vivre « d'espérance ».
Excerpts
Green décrit la naissance d'un roman comme une image intérieure dépouillée de tout le superflu, comparable à un cauchemar :
“arrive un moment où on voit quelque chose intérieurement on est une sorte de d'une image ou un personnage qui est là et qui est tout prêt à fonctionner [...] tout ce qui n'est pas absolument essentiel à l'image qu'on doit voir est supprimé il y a une image nette et tout autour il n'ya rien les choses que l'on voit d'ordinaire les meubles habituel dans le décor tout ça tout ça disparaît pour se centrer sur une seule image et cette image est une grande force”
Sur l'insuffisance du langage et la liberté que seule offre la musique :
“ce que l'on veut dire vraiment échappera toujours au mot parce que le vocabulaire et apparaît trop simple les mots ne suffisent pas pour exprimer [...] je me demande si d'ailleurs les langages n'existe pas plus tôt pour empêcher que soit dit certaines choses ou plutôt peau ils sont fonctionnels ils nous obligent à aller dans certaines directions avec certains buts et je pense que pour écrire et pour penser il faut aller à l'encontre de langage une surveillance perpétuelle me suit et des règles la vraie liberté c'est la musique”
La conclusion de la série, sur le don, le travail et l'espérance face à la mort :
“si on sent qu'il a reçu ce don il faut travailler travailler tous les jours [...] il reste encore un petit morceau de vie mais je sais pas combien de temps [...] j'ai pas peur je n'ai pas peur je ne sais pas ce que je vais dire une espérance [...] je vis d'espérance”