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Luchini, Fabrice

comédien

Fabrice Luchini - Entretien sur l'argent et la langue

Artesquieu · Jun 9, 2022 · partial coverage

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Coverage note: full (un entretien d'environ quarante minutes avec lectures ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres, les citations et les passages familiers ; les passages incertains sont omis)

Core ideas

Pourquoi un spectacle sur l'argent. Luchini explique que l'idée d'un spectacle sur l'économie, née en 2008, n'a pas résisté (« théâtralement, c'est l'horreur »), jusqu'à ce que le politologue Dominique Reynié lui suggère de parler plutôt de l'argent et lui envoie des textes (beaucoup de Zola). Après avoir hésité, il a construit le spectacle avec Péguy, Marx, Shakespeare, La Fontaine, Bruckner et Freud. Il rappelle que les comédiens avancent « à tâtons » et que les premiers spectateurs leur apprennent ce qu'ils ont dit ; l'animateur l'a vu dans une petite salle avant la reprise dans un grand théâtre. Il insiste sur sa mission de « serviteur des grands écrivains », et sur sa formule d'un théâtre qui, selon Jouvet, « n'est pas fait pour comprendre, il est fait pour sentir ».

Marx et Shakespeare : l'argent comme perversion et comme libération. Luchini lit un passage des Manuscrits de 1844 de Marx (l'argent donne à son possesseur les qualités qu'il n'a pas : laid, il peut acheter la plus belle femme ; l'argent « fait fraterniser les impossibilités ») et le monologue de Timon d'Athènes (« ce peu d'or suffirait à rendre le noir blanc »). L'animateur souligne l'ambivalence du texte de Marx : l'argent pervertit toutes les qualités humaines, mais il abolit aussi les hiérarchies de naissance, ce qui a quelque chose de libérateur et d'effrayant quand la logique de la marchandise s'étend à tout (il cite la phrase de Pierre Bergé sur la gestation pour autrui comme exemple de cette marchandisation du corps). Il ajoute que la bourgeoisie se distinguait par la culture, alors que l'époque actuelle serait « post-bourgeoise » (il évoque Trump) : l'argent seul sépare désormais riches et pauvres.

Péguy : la pauvreté n'est pas la misère. Luchini lit un long passage de « L'Argent » de Péguy sur les « vieux maîtres », ces instituteurs et ces curés qui enseignaient une « stupide morale » : l'homme qui travaille bien et vit pauvrement ne manque de rien ; l'horreur de la modernité financière, dit Péguy, est qu'elle détruit cette sécurité (« tant d'argent roulait pour le plaisir [...] et l'argent se refusait à ce point au travail »). Il raconte, à la suite de Péguy et de la bifurcation décisive que fut pour lui la rencontre d'un maître (Éric Rohmer pour Luchini, un instituteur qui le fait entrer en sixième dans le texte de Péguy), le rôle des professeurs qui ont arraché des enfants de milieux modestes à leur destin. L'animateur rappelle aussi la distinction du « Péguy socialiste » (il faut arracher les hommes à la misère, l'égalité est un devoir moindre) et nuance les accents nostalgiques : le monde contemporain, avec 50 % de dépense publique, a aussi cherché à sortir de la misère, même si des situations tragiques demeurent.

Rire, exigence et La Fontaine. Interrogé sur la place du comique dans un spectacle exigeant, Luchini explique que le public a besoin d'alterner et qu'il se veut « comédien d'objets » plutôt que professeur ; il redoute la tyrannie du « tout doit être drôle ». Il admire la fable « La Poule aux œufs d'or » de La Fontaine (« je ne veux pour en témoigner que celui dont la poule »), où « il n'y a pas de grandiloquence » : profondeur et divertissement vont de pair. Il lit aussi l'anecdote de Bruckner (« La Sagesse de l'argent ») sur la lettre d'une jeune Américaine à la recherche d'un mari riche et la réponse sarcastique d'un banquier (« en termes économiques, vous êtes un passif qui subit une dépréciation »), qu'il commente en disant que le banquier est « génial » et ironique. Enfin, il évoque la lecture de Freud (l'avarice comme stade anal) qu'il juge réductrice : la psychanalyse a imposé le « soupçon », alors que le désintéressement, selon Levinas (le visage de l'autre), relève du miracle.

Excerpts

“« Le théâtre n'est pas fait pour comprendre, il est fait pour sentir. »”

“« L'argent fait fraterniser les impossibilités. »”

“« Tant d'argent roulait pour le plaisir [...] et l'argent se refusait à ce point au travail. »”