Sollers, Philippe
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Philippe Sollers explique d'emblée le paradoxe au cœur de sa fascination pour Céline, admiré depuis ses vingt ans en dépit de ce qu'il nomme le « biologisme » de son racisme, jugé en total désaccord avec son génie d'écrivain. Parcourant les lieux parisiens de Céline (la place Clichy et sa statue du maréchal Moncey, le passage Choiseul de son enfance, la rue d'Alsace à Clichy où il vécut de 1928 à 1931, puis Montmartre), Sollers analyse la publication du Voyage au bout de la nuit (1932) comme une double explosion : subversion formelle de l'académisme littéraire par une phrase courte, orale et triviale, et démystification radicale de l'héroïsme guerrier — Bardamu, antihéros assumé, incarnant le premier grand roman de l'absurde selon Sollers, porté par le regard clinique du médecin que Céline fut réellement (blessé et décoré pendant la Première Guerre mondiale). Il situe Céline en position singulière par rapport à ses contemporains (Montherlant, Drieu La Rochelle) qui avaient plutôt magnifié la guerre, et le distingue de Proust — que Céline lui-même reconnaissait comme un génie de son temps — en ce que Céline écrit directement « issu du charnier » plutôt que depuis une position de récapitulation stylistique.
À travers la lecture d'extraits de Mort à crédit, Sollers analyse l'enfance de Céline dans l'étroitesse petite-bourgeoise du passage Choiseul — non tant la misère matérielle que l'enfermement dans une existence subie sans conscience, incarnée selon lui par la mère dentellière (dont Céline reprend le prénom comme nom de plume, geste qu'il interprète comme une sublimation) et par le père coléreux et paranoïaque, dont Sollers dit qu'il légua à l'écrivain sa « rumination idéologique ». René Héron de Villefosse livre un témoignage personnel de sa rencontre avec Céline en 1936 à bord d'un bateau, où l'écrivain, revenant d'un voyage en URSS où il avait été choqué par la sévérité du régime stalinien, aurait tenu un monologue prophétique annonçant un « déferlement soviétique » sur l'Europe et désignant le Canada comme seul refuge possible — un épisode que Sollers relie à la bascule de Céline, initialement proche des communistes après le succès du Voyage, vers un antisémitisme virulent structuré autour de la thèse d'un « complot juif mondial », dont des extraits de Bagatelle pour un massacre sont lus en illustration de sa violence.
Sollers analyse cette dérive comme l'expression d'une pensée quasi religieuse et païenne chez Céline — l'idée d'une « bonne nature » originelle sans cesse polluée et attaquée par des forces extérieures — qu'il distingue nettement de sa réussite littéraire : lorsque Céline tente d'écrire « positivement » (ses ballets mythologiques, ses passages les plus lyriques et idéalisés), il verse selon Sollers dans une poésie mièvre et de pacotille, tandis que son génie proprement dit reste indissociable de la négation et de la destruction critique. Dominique Rolin apporte le témoignage de sa relation avec l'éditeur Robert Denoël, qui publia le manuscrit du Voyage après son refus par toutes les grandes maisons (dont Gallimard) et qui, selon elle, n'était nullement antisémite lui-même mais admirait Céline en bloc, sans jamais envisager de refuser la publication de ses pamphlets. L'entretien se referme sur l'installation de Céline rue Girardon en 1940, où l'écrivain Lucien Rebatet le trouve travaillant sans relâche malgré l'image d'un homme emporté par le délire idéologique, et sur une réflexion de Sollers relativisant la thèse célinienne d'un « complot » des critiques littéraires contre lui : selon Sollers, ce n'est pas un complot mais un mécanisme plus large et plus grave — une « machine » de commentaire au service de la répartition du pouvoir politique — qui explique l'hostilité rencontrée par une œuvre dont la véritable portée démystificatrice, comparable à celle de Shakespeare selon lui, est d'avoir montré que l'espèce humaine n'a aucune raison particulière d'exister.
Excerpts
“« Son biologisme, c'est ainsi qu'il faudrait définir son racisme, me paraissait en total désaccord avec son génie d'écrivain — j'ai persisté à l'admirer avec constance. »”
“« Voilà son Bardamu qui est un antihéros [...] le premier à avouer sa peur et sa haine de la guerre, et surtout le côté dérisoire de tout ça [...] c'est au fond le premier grand roman de l'absurde. »”
“« Son antisémitisme était une chose épouvantable, à l'époque, et vraiment intolérable [...] je suis sûr que Céline n'aurait pas mis la main à la pâte, mais enfin sa plume, malheureusement, au niveau de ce qui s'écrivait, a pu contribuer à servir une perversion considérable. »”