Ducrot, Oswald
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Core ideas
Ducrot commence par minorer son titre : il ne prétend pas dire « ce qu'est le sens », mais montrer comment un linguiste rencontre la nécessité d'employer des mots comme « sens » ou « signification » sans savoir exactement ce qu'ils désignent. Il définit négativement le sens comme « un absent signalé par certaines présences sensibles ». Deux attitudes sont possibles : l'ascétisme sémantique des linguistes behavioristes, qui laissent le sens à son statut de grand absent et ne cherchent que les règles de combinaison des éléments qui en ont, et celle de la plupart des linguistes, qui veulent aussi décrire ce sens, en se réclamant de Saussure et de son signe à double face, acoustique et conceptuelle.
Sa critique porte sur la « chosification » du sens : les sémanticiens en font une substance intelligible, extra-linguistique, la contrepartie de la substance sensible, alors que Saussure lui-même préférait « signifié » et « signifiant » à « concept » et « image acoustique », en insistant sur leur caractère négatif et oppositif. Il passe en revue les conceptions qui rattachent le sens aux choses : sens comme idée ou concept, ou comme conditions de vérité (conception « véri-conditionnelle »), dont la théorie des actes de langage (Austin, Searle) serait une forme atténuée, puisqu'elle sépare une force illocutoire (propre à la langue) d'un contenu propositionnel qui fait sortir du linguistique. Il en conteste la pertinence par des exemples : un enfant qui apprend « sale » à travers l'interdit « ne touche pas », ou « sois raisonnable », où l'adjectif contient en lui-même une fonction de justification de l'acte et non une propriété descriptible.
Il expose alors la théorie qu'il a développée avec Anscombre (théorie de l'argumentation dans la langue), reformulée par Marion Carel en théorie des blocs sémantiques : le sens d'une entité linguistique n'est que l'ensemble des discours qu'elle évoque, c'est-à-dire des enchaînements d'énoncés par un connecteur de type « donc » (enchaînement normatif) ou « pourtant » (transgressif). L'exemple de départ est la différence entre « j'ai peu dormi » et « j'ai un peu dormi » : elle ne tient ni à la quantité réelle de sommeil ni à l'idée de suffisance, mais au fait que « peu » appelle un « pourtant » pour enchaîner sur une suffisance, alors que « un peu » appelle un « donc » (ou un « pourtant » pour marquer l'insuffisance) ; de même « c'est près » appelle « donc allez-y à pied » et « c'est loin » appelle « pourtant vous pouvez y aller à pied ». Les enchaînements ne sont pas décrits par des propriétés extérieures (chaleur et contentement) car chaque segment n'a de sens que dans sa liaison avec l'autre. Ducrot distingue les enchaînements externes (qui contiennent le mot décrit : « il a travaillé, donc il a dû obtenir des résultats ») et internes (qui l'autorisent sans le contenir : « prudent » évoque « quand il y a du danger, il prend des précautions » ; « indulgent » : « il y a eu faute, pourtant il n'a pas puni »). La négation obéit à une règle systématique : si un mot évoque « X donc Y », sa négation évoque « X pourtant non-Y », ce qui permet de donner au sens une forme systématique sans le réduire à autre chose que du discours.
Dans les questions, il refuse la pragmatique entendue comme description des causes et effets réels d'un énoncé, tout autant que la description référentielle ; il applique sa méthode à des mots comme « noir » (description argumentative, non fondée sur la longueur d'onde), commente l'apparition de « black » comme création d'un mot débarrassé des discours péjoratifs rattachés à « noir », rejette l'idée d'un syllogisme sous-jacent aux enchaînements (la logique est, dit-il, fabriquée à partir de la langue par une « purification ethnique » de la langue et vient après elle), refuse de faire intervenir le vrai et le faux logiques, précise que ses « structures profondes » ne sont que des ensembles de discours, et admet n'avoir traité ni l'affectif, ni la poétique, ni le rapport entre sens et accès partagé à la conscience.
Excerpts
“« Ce qu'on rencontre, c'est la nécessité d'employer dans le travail de description des mots comme sens ou comme signification sans trop savoir exactement ce que ces mots veulent dire. [...] Je ne vous donnerai pas une définition positive du sens mais une définition purement négative : le sens, c'est un absent signalé par certaines présences sensibles ou apparemment sensibles. »”
“« Comment décrire la différence de sens entre "j'ai peu dormi" et "j'ai un peu dormi" ? Il nous a semblé impossible de décrire cette différence par des propriétés extra-linguistiques. [...] On peut très bien dire que l'on a peu dormi mais que pourtant ça a tout à fait suffi, ou bien que l'on a un peu dormi mais que pourtant ça n'a pas suffi du tout. Ce qui est discriminant, c'est que, après avoir dit "j'ai peu dormi", si je veux enchaîner sur une phrase marquant la suffisance, je dois utiliser un "pourtant". »”
“« Je pense que la logique n'est pas sous-jacente à la langue, que la logique a été fabriquée à partir de la langue par une sorte de purification ethnique de la langue, et qu'elle permet une utilisation intéressante de la langue, mais elle n'est pas dedans, elle vient après. »”