MNEMOSYNEv0.1.2563

Podcasts/Artesquieu/Roudaut, Jean

Roudaut, Jean

écrivain et essayiste

Jean Roudaut - Entretien (L'art de la conversation)

Artesquieu · May 13, 2026

▶ Watch on YouTube

Core ideas

Interrogé sur le moment où l'écriture est devenue pour lui une nécessité, Roudaut évoque une enfance rurale baignée de fleurs et d'objets, et la prise de conscience lente et douloureuse que les mots l'isolaient progressivement des choses au lieu de l'y relier — une rupture dont il dit que le livre dont il est question dans l'entretien constitue lui-même un examen de conscience, puisqu'il a vécu aux côtés de quelqu'un qui aimait directement la vie et les choses, tandis que lui s'exilait dans les textes. Il présente l'écriture non comme une vocation choisie mais comme quelque chose devenu nécessaire simplement pour « se tenir droit », pour avoir une colonne vertébrale, sans même la certitude que le résultat constituât « une grande pensée ».

Une bonne partie de l'entretien retrace l'habitude qu'a Roudaut, sur une vingtaine de livres depuis les années 1960, d'attribuer à chacun un sous-titre générique inventé plutôt qu'une étiquette de genre conventionnelle — non, insiste-t-il, dans une tentative de fonder un genre littéraire nouveau (ce qui exigerait un consensus social et une reprise collective qu'il n'a jamais recherchés), mais comme une consigne de lecture privée adressée au lecteur. Michel Butor ou le livre futur (1964) était sous-titré « proposition » ; Trois villes orientales portait le sous-titre « passage », reflétant son sentiment, jeune lecteur tout juste arrivé en Grèce, de se tenir sur un seuil entre un avenir incertain et un passé non encore renié ; La Chambre était sous-titrée « parenthèse », à moitié ironique, encadrée par une épigraphe de Mallarmé où le contenu essentiel se trouve littéralement placé entre parenthèses ; Relais critique rassemblait une critique explicitement conçue comme des « relais » — des textes destinés à remettre au lecteur des possibilités plutôt qu'à imposer un accord, avec l'espoir de le déstabiliser assez pour qu'il pense par lui-même ; Lieu de composition, sous-titré « tournant », nommait ces moments — ni tout à fait administratifs, ni tout à fait géographiques — où il faut décider de continuer dans la répétition ou de véritablement tourner, en conservant ce que l'on peut de l'expérience antérieure. Des titres plus tardifs comme Autre part, Sans lieu d'être, et La Nuit des jours (utilisant l'expression archaïque « dans le temps », c'est-à-dire « autrefois », que Proust emploie lui aussi, différemment, pour clore La Recherche) poursuivent ce même positionnement oblique de soi dans l'espace et le temps.

Interrogé sur l'éventualité d'écrire une autobiographie au sens strict, Roudaut répond qu'il aurait préféré en écrire une construite non pas à partir de faits vécus mais à partir des chemins virtuels, non choisis, que la vie referme à chaque bifurcation — non pas une vie imaginaire comme celle de Don Quichotte, mais un compte rendu honnête des autres vies qui étaient réellement possibles à chaque embranchement. Il dit ne plus en avoir la force aujourd'hui, encore occupé à « donner » les livres déjà écrits. Proust revient sans cesse : Roudaut évoque son livre de 2008, Les Trois Anges, consacré à des citations de La Recherche, expliquant son titre par le moment où le narrateur voit les livres de Bergotte exposés, ouverts sur leur tranche, dans une vitrine après la mort de l'auteur, ressemblant à « trois anges » — à la fois parce qu'un livre est par nature un messager, et parce que le chiffre trois fait écho aux trois coups codés que le narrateur utilisait autrefois pour appeler sa grand-mère à travers le mur, un signal dont l'absence — lorsqu'elle ne peut plus répondre — est précisément ce qui le pousse enfin à vouloir lui parler.

Sur sa vie quotidienne, Roudaut décrit une solitude presque totale et délibérément choisie, aussi bien à Paris qu'en Bretagne : il ne voit presque personne, ne mange avec personne, et a connu récemment dix jours cloîtré chez lui pour une maladie bénigne, une expérience qui lui a donné, dit-il, le sentiment d'être véritablement échoué comme Robinson Crusoé, avec des voitures qui tournaient sans que personne ne s'arrête. Il affirme sans détour ne pouvoir se brouiller avec personne, car cela exigerait une certitude sur sa propre vérité qu'il ne possède pas (« la seule vérité que j'ai sur moi, c'est que je n'ai pas de vérité ») et la volonté de provoquer une blessure coûteuse et vaine. Ce qui le soutient, ce sont les lettres — en recevoir une est un petit rituel, un petit événement — et les livres envoyés spontanément par des gens qui n'attendent rien en retour, qu'il vit « comme une grâce ». Il n'utilise plus la Bibliothèque nationale, qui a selon lui perdu la générosité et l'échange savant informel de l'ancien site Richelieu ; il préfère les échanges ordinaires du quotidien avec son boulanger, son marchand de journaux et les commerçants de son quartier, et se souvient, avec un plaisir sincère, de la façon dont le sens du temps d'un pêcheur breton (contredisant la météo officielle) ou les conseils d'une fleuriste pour choisir une fleur peuvent lui révéler un monde qu'il ne saurait sinon percevoir.

Revenant sur l'amitié, Roudaut distingue nettement la conversation parlée et la correspondance écrite avec deux amis aujourd'hui disparus : Georges Perros, dont la présence réelle — arrivant à moto, se souciant de l'heure du déjeuner ou de menus incidents — était pleine de ce que Roudaut appelle un « bruit parasite », la véritable conversation ne se déployant qu'ensuite, dans des lettres écrites une fois chacun rentré chez soi et les soucis triviaux de la journée « abolis » ; et Louis-René des Forêts, que Roudaut n'a rencontré qu'après avoir écrit deux livres sur lui, et dont la maladie, s'aggravant à la fin, a fait que leurs visites étaient empreintes d'une tendresse qui, là encore, trouvait sa forme la plus vraie dans les livres et les dédicaces que Roudaut lui adressait plutôt que dans l'échange parlé. Cela conduit à l'affirmation centrale de Roudaut sur l'écriture face à la parole : il se dit totalement maladroit et peu articulé en conversation (ce qui se vérifie, note-t-il, jusque dans cet entretien même), tandis que l'écriture — avec ses ratures, ses reprises, ses tentatives de précision — peut le mener plus près d'une pensée dont il ignore encore qu'elle est sienne.

L'entretien se referme sur le livre lui-même, dont Roudaut dit qu'il est presque impossible d'en parler : écrit à la mémoire de sa compagne de cinquante ans, qui était vive et engagée directement dans la vie tandis que lui se réfugiait dans des « signes morts », le livre porte aussi, admet-il, un titre ironique, puisque la vraie conversation avec elle n'a été possible pour lui qu'après sa mort — de leur vivant commun, les contraintes domestiques et sa propre habitude égoïste de voler des instants pour corriger une page de manuscrit évinçaient la parole véritable. Il décrit la structure du livre (des sections intitulées « Point de fuite » — à la fois l'absence d'échappatoire face à la mort et le point de fuite du peintre —, et « Terre promise », ironisée en terre promise de l'enterrement plutôt que du bonheur) comme destinée à fonctionner comme une stèle creuse, un petit monument à ce qu'elle a enduré, et compare explicitement sa situation à celle du narrateur proustien réalisant trop tard, quand les trois coups restent sans réponse, l'urgence qu'il y avait à parler à sa grand-mère. Interrogé sur deux vers glissés dans le livre, il nie fermement qu'il s'agisse de poésie — la poésie, pour lui, est une forme aboutie qui n'admet plus aucune substitution ni permutation — et commente ces vers (« ce qui s'écrit est étranger à ce qui se vit ») comme l'aveu d'avoir écrit sur ce qui n'était pas là en s'isolant de ce qui était, qualifiant l'écriture, à la différence de la peinture ou de la sculpture, d'art inévitablement lié à la mort et à l'absence plutôt qu'à la présence.

Excerpts

Sur les raisons pour lesquelles il attribue des sous-titres génériques inventés plutôt que de simples titres :

“Ce ne sont pas des genres, je n'ai pas tenté... c'est quelque chose d'extrêmement difficile de créer un genre puisqu'il faut qu'il y ait un accord social, une reprise collective... c'étaient des indications de lecture.”

Sur l'importance que revêtent les lettres et les livres envoyés spontanément dans sa solitude choisie :

“Ceux qui m'envoient un livre maintenant... n'attendent rien. Je les reçois comme une grâce. D'abord, quelqu'un a pensé à moi... et ça, c'est véritablement un ensoleillement extraordinaire.”

Sur le titre ironique du livre — la vraie conversation avec sa compagne disparue n'ayant commencé qu'après sa mort :

“Je ne peux converser avec elle que depuis qu'elle n'est plus. Et depuis qu'elle n'est plus, je lui parle beaucoup plus... Ce n'est jamais qu'une écriture du manque, de l'absence. L'écriture a à faire avec la mort.”