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Lefort, Claude

philosophe politique, né en 1924

Claude Lefort - Entretiens (A voix nue)

Artesquieu · Jan 15, 2023 · partial coverage

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Coverage note: full (transcription automatique approximative ; plusieurs noms propres sont déformés)

Core ideas

Lefort rappelle ses débuts politiques : un climat familial très politisé (le 6 février 1934, son frère aîné socialiste, la lecture des Thibault), puis, sous l'Occupation, une adhésion à l'extrême gauche trotskiste, à distance du Parti communiste, avec la circulation de littérature clandestine, sans action armée (les trotskistes étant rejetés par la Résistance). Ancien élève de Merleau-Ponty en classe de philosophie, il collabore aux Temps modernes grâce à lui, rompt avec le Parti trotskiste après la Libération (il rejette leur politique consistant à vouloir porter au pouvoir le PC et la CGT), et fonde en 1948, avec Castoriadis, le groupe et la revue Socialisme ou Barbarie. Il se souvient d'avoir défendu en 1948, dans Les Temps modernes, l'ex-fonctionnaire soviétique Kravchenko sur l'existence des camps, (son interlocuteur le présente comme le seul intellectuel de gauche à l'avoir fait, ce que Lefort ne confirme pas), et insiste sur le phénomène de la croyance : le désir de ne pas savoir, de ne pas penser seul, de « faire corps » avec les autres et de posséder d'avance un tout-savoir qu'aucun événement ne peut perforer, y compris chez les « intellectuels progressistes », compagnons de route du PC (Sartre aurait, après 1952, « tourné » sans entrer au parti). Il évoque aussi Ciliga (Au pays du grand mensonge), Souvarine, Daniel Guérin.

Sa pensée du totalitarisme se précise en 1956 avec « Le totalitarisme sans Staline » : après avoir pensé avec Castoriadis l'URSS comme un « capitalisme d'État » bureaucratique, il comprend que ce qui caractérise ce type de société est un système de domination politique, fondé sur l'idée d'une société sans division, qui se confond avec un corps (« redonner corps à la société »), désigne un ennemi interne maléfique (le « petit-bourgeois » chez Lénine, le Juif chez les nazis, rapprochement qu'il précise ne pas vouloir pousser trop loin), et procède à la fois par « massification » (Arendt) et par « incorporation » dans le parti. Il juge que les analystes « nouveaux philosophes » du totalitarisme ont « dit des stupidités » en le croyant capable de réussir pleinement, et soutient que le totalitarisme n'abolit jamais la division sociale : ce « fantasme » d'une société une est constamment nié, pas réalisé. Il salue L'Archipel du Goulag de Soljenitsyne comme un des plus grands livres de ce siècle (sur lequel il a écrit Un homme en trop), en distinguant l'analyse de l'idéal religieux de l'auteur.

À l'inverse, la démocratie est une société où la division est tacitement admise (entre politique et non-politique, entre pouvoir et loi, entre classes), où le pouvoir est tel que nul ne peut se l'approprier ou l'incorporer, et où existe une « éthique de la reconnaissance » de l'autre comme autre, qui permet de se diviser sans se mettre à mort. Elle est née de révolutions (anglaise, américaine, française) et de l'égalité des conditions décrite par Tocqueville ; son histoire est celle d'un démantèlement progressif des hiérarchies, jamais gagné, et une dynamique d'invention continue (syndicats, droit de grève, assistance sociale) à partir de la diffusion de l'idée de droit. Lefort conteste la formule d'un « pouvoir sans opinion et d'opinions sans pouvoir » (reprise de Léo Strauss) : l'État n'est pas neutre, il garantit la reconnaissance réciproque, et l'éthique démocratique n'est pas réductible au relativisme. Il admet des tensions (la puissance réglementaire de l'État-providence, la bureaucratie, le conformisme d'une majorité de plus en plus intolérante à l'hétérogénéité), insiste sur la crise de l'éducation, détruite par l'utilitarisme, et sur la nécessité de former des individus capables de penser et d'agir par eux-mêmes. Il refuse qu'une instance puisse décider absolument quand un mouvement devient une menace mortelle pour la démocratie, mais juge que la démocratie ne se résume pas à l'opinion de la majorité (protection des minorités, droits garantis), et il discute, à propos de l'Algérie, l'idée qu'il était à ses yeux inévitable de barrer la voie, même illégalement, à un mouvement qui ne pouvait pas être démocratique, sans faire l'éloge d'un coup d'État militaire.

Lefort détaille enfin sa lecture de Machiavel (Le Travail de l'œuvre) : l'alternative n'est pas entre République et Prince, mais entre un régime qui refuse le risque et le mouvement et un régime ouvert à l'événement ; la grandeur de la République romaine tiendrait aux « tumultes » entre peuple et patriciens, car toute cité est divisée en deux « humeurs » (ceux qui veulent commander et opprimer, ceux qui ne veulent pas l'être), et parce que l'histoire de Rome est « sans législateur ». Il s'explique sur l'indétermination démocratique, l'invention comme processus et non comme projet d'un inventeur. Dans le dernier mouvement, consacré à Merleau-Ponty (Sur une colonne absente), il présente une pensée du manque et de l'altérité, qui refuse l'opposition de l'être et du néant, de la conscience transcendantale et de la nature, voit dans la perception un point de départ et non une origine (spirale, « ascension sur place »), et renonce après Les Aventures de la dialectique à l'idée d'un sens de l'histoire récupérable de l'intérieur. Lefort prend ses distances avec la mise en avant de l'« Être » heideggérien, juge qu'une partie de la critique de Foucault, de Derrida et d'autres témoigne d'une ignorance du travail de Merleau-Ponty, « infiniment plus subtil que le leur », et loue sa manière de prêter à ses adversaires « la plus grande intelligence possible », à la différence de Sartre.

Excerpts

“« Un pays comme la France : point de terreur, point d'avantage matériel, sauf pour une minorité, et néanmoins le désir de ne pas savoir, et même quand on a su, peut-être la volonté de ne pas penser par soi-même. C'est beaucoup plus confortable de penser collectivement, de dire nous. [...] Je mettrais au premier plan le désir de faire corps avec les autres et de se donner un tout-savoir : c'est bien cela l'énigme, à la fois ne pas penser et d'avance tout savoir. »”

“« Il y a une éthique implicite dans la vie démocratique, cette éthique de la reconnaissance de l'un par l'autre, l'autre étant vraiment autre par ses croyances, par ses opinions, par ses intérêts. Il y a division, mais on ne se divise pas pour se mettre à mort, alors que la division sociale renaît dans le totalitarisme sous la forme la plus brutale : on tue l'autre. »”

“« Cette idée de la valeur des tumultes, et plus généralement l'idée que toute société est traversée par un conflit, est au cœur de la pensée machiavélienne. Dans le Prince comme dans les Discours, toute cité est divisée en deux humeurs : les uns veulent commander et opprimer, les autres ne pas être commandés, ne pas être opprimés. C'est la clé de tout système de domination. »”