Lepage, Franck
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Core ideas
Partant du constat que la crise actuelle « n'en finit pas » parce qu'elle a touché la langue elle-même, Lepage cite Marcuse (inspirateur de Mai 68) et Orwell : pour installer un système totalitaire, il n'est pas nécessaire de faire défiler des armées, il suffit de faire disparaître du langage les mots négatifs. Selon lui, en quelques décennies, il est devenu impossible de nommer négativement le capitalisme (devenu « développement », à rendre « durable ») : on ne parle plus d'exploitation, y compris à gauche, et sans mots négatifs on ne peut plus penser la contradiction, ce qui sort de la démocratie. Ces effets de langage ne tombent pas du ciel : ils sont travaillés dans des « officines » et des think tanks.
Il illustre cela avec la compétence, qui a envahi le monde professionnel, éducatif et associatif et fait disparaître la qualification et le métier. Il raconte qu'en 1971, aux assises du patronat (le CNPF), deux ans après une grève générale (qu'il évoque sans la nommer), il s'agissait de briser le pouvoir syndical avec l'aide d'Américains, en rendant « impensable » la notion de métier au profit de la compétence, individuelle et définie comme capacité de s'adapter au changement, donc « soumission à une autorité » ; on peut difficilement agréger des compétences pour se battre syndicalement. Il cite aussi « l'employabilité » et l'idée qu'on changera cinquante fois de métier. Il analyse les oxymores (« égalité des chances », qu'il juge « obscène » puisqu'elle définit l'inégalité en donnant la même ligne de départ au lièvre et à la tortue ; « croissance négative », « frappes chirurgicales ») : le cerveau retiendrait le mot positif et éliminerait le mot négatif, par un réflexe de survie, comme il le dit en précisant qu'il ne parle pas en spécialiste. Il ajoute le vocabulaire technocratique européen et celui de la Banque mondiale (« bonne gouvernance », « bonnes pratiques », « gestion axée sur les résultats », « objectifs »).
Sur l'évaluation, il reprend Christophe Dejours (« modalité dominante de la domination ») : l'évaluation est toujours du contrôle (entretiens annuels, cases à cocher), alors qu'une vraie évaluation se construit soi-même, à partir de son action. Il distingue « exploités » (processus qui cherche un exploiteur) et « défavorisés » (état, sans agent), et dénonce l'appellation « dialogue social » qui masque le rapport de force : le conflit, repoussoir de la démocratie depuis les années 80, en est au contraire la condition. Enfin, il présente ses ateliers de « désintoxication du langage » (le mot « projet », qui tue le désir et transforme tout en marchandise, car il suppose de définir toutes les étapes d'avance alors que le désir suppose l'hésitation, l'échec, la négociation) et son projet de travailler désormais avec les syndicats pour les armer contre la « compétence » et l'« évaluation ».
Excerpts
“« Quand vous voulez installer un système totalitaire, vous n'êtes pas obligé d'avoir des armées qui défilent avec des bottes : il suffit de faire disparaître du langage tous les mots négatifs. [...] Quand vous n'avez plus de mots négatifs, vous ne pouvez plus penser la contradiction ; quand vous ne pouvez plus penser la contradiction, vous n'êtes plus dans une démocratie. »”
“« Une compétence, c'est toujours la soumission à une autorité : c'est le contraire d'un savoir-faire. Un savoir-faire, ça permet de faire des métiers ; une compétence, ça permet d'obéir. »”
“« Un exploité, c'est un processus : je peux penser un processus. Un défavorisé, c'est un état : je ne peux que le constater. Un défavorisé, c'est un type qui n'a pas eu de bol ; un exploité, c'est quelqu'un qui a été exploité. Pourtant c'est la même personne dans la même situation. »”