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Duflo, Esther

économiste, professeure au MIT, co-auteure avec Abhijit Banerjee de Repenser la pauvreté et de la trilogie Lutter contre la pauvreté

Esther Duflo - Entretien (L'Heure bleue)

Artesquieu · Jun 23, 2022 · partial coverage

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Coverage note: full (transcription automatique correcte, avec quelques mots déformés, notamment pour les noms propres)

Core ideas

Duflo raconte une enfance de classe moyenne française, très bonne élève (école publique, hypokhâgne, khâgne), avec une mère pédiatre engagée dans l'humanitaire (aide aux enfants victimes de conflits) qui lui a posé très tôt la question : « pourquoi ces enfants ont besoin d'être aidés, pourquoi moi je suis né dans cette vie confortable ? ». Elle a découvert la pauvreté de Calcutta à huit ou neuf ans dans une bande dessinée sur mère Teresa (où l'on disait que chaque habitant ne disposait que d'un mètre carré) et n'a compris que vers vingt ans qu'elle pouvait en faire sa carrière ; elle a choisi l'économie, qu'elle définit comme la question du bon usage de ressources rares (argent, talent, classes d'école), en distinguant les économistes académiques des conseillers de la finance, et hésité avec l'histoire. Elle cite Amartya Sen, qui a montré qu'être pauvre n'est pas seulement avoir moins d'argent mais être limité dans sa liberté de se réaliser.

Sa méthode est de ne « pas juger » ni de venir avec des théories toutes faites, sans pour autant se contenter des explications que les pauvres ont de leur sort : la pauvreté change les perspectives (exemple des paysans du Bangladesh qui ne migrent pas vers la ville en saison creuse faute d'information, de courage ou de certitude de réussir) ; il faut donc aller sur le terrain, puis tester les hypothèses par des essais randomisés contrôlés. Elle donne deux exemples : une expérience où l'on offre un billet de bus à des paysans du Bangladesh, qui montre que la moitié migrent, gagnent plus et améliorent la consommation alimentaire des enfants ; et l'étude de Pascaline Dupas sur les moustiquaires contre le paludisme, qui a montré que même un faible prix réduit fortement la demande, alors que le prix payé n'affecte pas l'usage : le débat sur la gratuité s'est arrêté, la distribution gratuite s'est généralisée en Afrique, et le paludisme a fortement reculé entre 2005 et 2015. Elle rappelle que la pauvreté extrême se définit par moins de deux dollars par jour (à parité de pouvoir d'achat), que les pauvres « ne sont pas moins rationnels » que les autres, et que d'autres définitions, relatives, conviennent mieux aux pays riches.

À propos des Gilets jaunes, elle y voit l'expression d'une souffrance née de la stagnation du salaire moyen, de la hausse des inégalités (dont celle, relative, qu'éprouvent ceux qui ne sont pas pauvres mais se sentent exclus de la prospérité) et d'une perte de confiance dans la mobilité sociale, comparable au rejet des élites exprimé aux États-Unis par l'élection de Trump ; elle comprend d'où vient le mouvement, mais se dit effrayée par le rejet des normes dans sa forme d'expression, et estime que la profession économique doit faire son autocritique de son discours d'austérité (« serrez-vous la ceinture, vous en bénéficierez »). Interrogée par Daniel Cohen sur l'application de ses méthodes aux pays riches, elle évoque le laboratoire J-PAL et un programme de la mission locale de Sénart pour des jeunes décrochés, qui part de leur projet personnel plutôt que de leur dire « tu ne peux pas », avec des effets importants, et plaide pour un changement d'attitude de l'aide sociale, trop marquée par la méfiance envers le bénéficiaire. Sur les inégalités, elle les juge non inéluctables (fiscalité plus redistributive, lutte contre les paradis fiscaux, coordination européenne), renvoyant à Piketty, et dit se concentrer, pour sa part, sur les questions spécifiques (système éducatif, retour à l'emploi, orientation) auxquelles les essais randomisés peuvent répondre.

Excerpts

“« Être pauvre, ce n'est pas juste avoir moins d'argent : être pauvre, ça pouvait empêcher les gens de se réaliser complètement en tant qu'être humain, à cause des limitations qui sont liées à la pauvreté. »”

“« Si on accepte l'idée qu'on sait pas tout, que nos théories ne sont pas forcément très justes, mais que les théories que les gens ont sur leur propre pauvreté ne sont pas forcément très justes non plus, ça amène très naturellement à l'idée qu'il faut tester. Quelles que soient nos idées, il faut les mettre à l'épreuve d'un test rigoureux. »”

“« Ce sont des gens à qui, depuis l'école maternelle, on a fait comprendre qu'ils n'étaient pas dignes de réussir. [...] Si on était capable de dire aux gens, que ce soient les plus pauvres des pauvres ou les gens comme les Gilets jaunes : vous avez plein de choses bien dans ce que vous faites, dans ce que vous êtes, et vous pouvez les réaliser différemment, ça pourrait changer le climat social de manière importante. »”