Lenoir, Frédéric
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (une série de trois entretiens d'environ vingt minutes au total ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres ; les passages incertains sont omis)
Core ideas
Pourquoi les intellectuels méprisent le bonheur. Lenoir observe que la quête du bonheur suscite un enthousiasme populaire (ses quelque quarante livres ont dépassé les deux millions de lecteurs) alors que les intellectuels français lui accordent désintérêt ou mépris. Il explique cela historiquement : au XVIIIe siècle, les philosophes des Lumières (Diderot, Voltaire, Rousseau) en font une question centrale (« le bonheur est ici et maintenant »), contre l'ère chrétienne qui l'avait placé dans l'au-delà ; au XIXe siècle, une réaction s'installe contre le bonheur individuel jugé égoïste ou petit-bourgeois (Flaubert), les romantiques préfèrent le tragique et la mélancolie, puis Schopenhauer, Nietzsche et Freud en font une critique radicale (la vie « oscille entre la souffrance du désir et l'ennui »). S'y ajoute la pudeur : parler du bonheur touche à l'intime, et on demande aussitôt à celui qui en parle s'il est heureux.
Le bonheur, c'est aimer la vie. À la formule de Pascal Bruckner (« j'aime trop la vie pour ne vouloir qu'être heureux »), Lenoir répond qu'il n'y a pas d'incompatibilité : pour lui « le bonheur, c'est aimer la vie pleinement, avec ses hauts, ses bas, ses souffrances et ses joies ». On ne supprimera jamais la tristesse ou la souffrance ; on peut être triste et heureux à la fois ; il s'agit de faire reculer le malheur autant qu'on le peut et d'acquérir une certaine sérénité, une paix intérieure (l'ataraxie des épicuriens et des stoïciens), tout en reconnaissant d'autres dimensions du bonheur (santé, qualité des relations d'amitié et d'amour). Il ne donne pas de recette, agacé par un bonheur « vendu par la publicité ».
Bonheur instantané ou état stable. Il distingue deux grandes conceptions : l'une à « taille humaine » (Montaigne, Épicure) où le bonheur est une succession de moments à savourer et où l'on fait reculer la douleur ; l'autre plus radicale (bouddhisme, stoïcisme, Spinoza) où le bonheur est un état stable et durable, acquis par un travail sur l'esprit, indépendant des événements extérieurs. Il cite Etty Hillesum, jeune femme hollandaise morte à trente ans en camp de concentration, qui écrivait avant sa déportation qu'elle vivait « un enfer » extérieur mais avait une joie intérieure que ses bourreaux ne pouvaient lui enlever.
Antiquité, christianisme, Lumières, religions orientales. Pour les philosophes antiques (Épicure), la sagesse est la quête du bonheur ; le christianisme le reporte dans l'au-delà (sur terre, on fait son devoir, et on aime Dieu et son prochain) ; Montaigne et Spinoza, puis les Lumières, reviennent à un bonheur ici et maintenant. Il estime que les deux grands monothéismes (christianisme, islam) prônent un bonheur définitif dans la vie éternelle, que le judaïsme est un cas intermédiaire (le bonheur terrestre comme bénédiction divine, dans les Psaumes), tandis que les sagesses orientales (monde chinois, indien, bouddhiste) visent un état de paix, d'équilibre et d'harmonie, alliant plaisirs et sens : il faut hiérarchiser ses plaisirs, en fonction du sens qu'on donne à sa vie. Pour le bouddhisme, qui cherche à éliminer la souffrance par la méditation et le travail sur l'esprit, il dit personnellement penser que ce n'est pas possible.
Définition sociologique, bonheur collectif et comparaison. Le livre part de la définition sociologique (le bien-être subjectif, « aimer la vie qu'on mène ») pour aller vers une définition philosophique (un état durable malgré les aléas). Lenoir refuse d'opposer bonheur individuel et collectif : il faut d'abord faire un travail sur soi, mais le bonheur est « contagieux » (études américaines), il s'engage dans un cercle vertueux d'aide aux autres. Il note aussi que le bonheur est relatif : des études montrent que beaucoup préfèrent gagner moins mais plus que leurs voisins, d'où le malheur de la pauvreté dans les grandes villes ou les bidonvilles, par comparaison, par rapport à des villages où tout le monde est pauvre. Il conclut que le bonheur tient « à moitié » aux gènes (« une forte injustice dans le bonheur », certains voient toujours le verre à moitié vide) et à moitié au travail sur soi, rappelant l'étymologie grecque (« avoir de la chance, une bonne étoile »).
Excerpts
“« Le bonheur, c'est aimer la vie pleinement, avec ses hauts, ses bas. »”
“« Le bonheur est contagieux. »”
“« Il y a une forte injustice dans le bonheur. »”