Canguilhem, Georges
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (l'extrait commence par la première question et se termine abruptement, au milieu de la discussion sur la technique comme vérification de la science)
Core ideas
Interrogé sur ce que « philosophie des sciences » doit vouloir dire, Canguilhem en retrace l'histoire : l'expression, d'origine comtienne, désignait une synthèse des méthodes et doctrines de toutes les sciences, conçue par un philosophe pour qui la métaphysique était dépassée ; cette ambition « totalisante » l'a peu à peu discréditée, tandis que « théorie de la connaissance » s'imposait dans la philosophie universitaire. L'« épistémologie », terme venu d'outre-Manche, désigne en France une réflexion critique plus modeste sur les principes, méthodes et résultats d'une science déterminée, ce qui pose le problème de son utilité : double inutile de la science, ou préparation d'une théorie de la connaissance (non sans danger).
Il refuse d'accorder un sens univoque au mot « science » : on ne peut pas donner la même définition aux mathématiques (conséquence à partir de principes posés) et aux sciences expérimentales (preuve, vérification, mesure du réel). Une philosophie des sciences sérieuse commence donc par prendre acte de la dispersion du concept de science plutôt que par le fixer, car la philosophie ne peut pas figer la compréhension d'un concept dont l'extension mobile évolue avec le progrès des sciences, mais elle peut proposer une définition différentielle (par exemple la science comme activité théorique, distincte de la fabrication de machines ou de l'imposition d'institutions).
Il soutient qu'il n'y a pas de « connaissance vulgaire » : « connaissance scientifique » serait presque un pléonasme comme « connaissance vraie ». La perception n'est pas de la connaissance, c'est un mode de réaction de l'organisme à son milieu ; la « connaissance vulgaire » est le dépôt de ce qui a cessé d'être considéré comme scientifique, et plus que jamais il y a coupure entre elle et la science actuelle, qui suppose des théories mathématiques et un appareillage expérimental complexes (exemple de Bachelard : pour le sens commun l'ampoule électrique « brûle », alors que toute la technique de l'éclairage consiste à empêcher le filament de brûler en faisant le vide). Il en tire que la philosophie n'a pas de vérité au sens scientifique, mais une « cohérence » d'un autre ordre, celle d'un essai pour ordonner toutes les visées de l'activité humaine selon leur valeur, qui fait d'elle la « valeur de la valeur » mais non la « vérité de la vérité ». La science a besoin d'une réflexion critique qui accompagne son développement, mais elle la produit elle-même (les mathématiques ont résolu leurs antinomies, la physique tente de résoudre le problème de l'indéterminisme), et elle se passe des philosophes de métier.
Sur la « valeur de la science », question disparue des programmes, il la juge vidée de sens : le progrès même de la science en apporte la preuve, parce qu'il n'y a plus de coupure entre laboratoire universitaire et banc d'essais industriel, et que les applications techniques vérifient les explications scientifiques ; la question ne subsiste que sous la forme, extrinsèque, de la valeur de la science à l'âge nucléaire. À son interlocuteur qui en conclut que la technique est la vérité de la science, il répond qu'elle ne l'est pas, car elle obéit à d'autres besoins, mais que lorsqu'une théorie permet à une technique de résoudre ce qu'elle ne pouvait pas résoudre, cela prouve l'accord de la théorie avec le réel supposé extérieur.
Excerpts
“« Une philosophie des sciences sérieuse commencera donc par émietter ou dissoudre le concept de science. [...] Elle ne peut pas fixer définitivement la compréhension d'un concept dont l'extension est mobile du fait même du progrès des sciences. »”
“« Il n'y a pas de connaissance vulgaire. [...] Connaissance scientifique est un pléonasme, comme connaissance vraie. [...] La connaissance vulgaire, c'est un dépôt de ce qui a cessé d'être considéré comme scientifique. »”
“« Il n'y a pas de vérité philosophique. [...] La cohérence philosophique, c'est l'essai pour faire tenir dans un ordre, où chacune soit subordonnée aux autres, à sa place et selon sa valeur, toutes les visées propres de l'activité humaine. [...] Elle est la valeur de la valeur, mais précisément elle n'est pas la vérité de la vérité. »”