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Ferry, Luc

philosophe, co-auteur avec Alain Renaut de La Pensée 68

Débat entre Luc Ferry et Cornelius Castoriadis : Un nouveau mai 68 ?

Artesquieu · Aug 28, 2023

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Core ideas

L'émission, prévue de longue date pour discuter d'un numéro de la revue Pouvoir consacré à Mai 68, se tient au lendemain du retrait du projet de loi Devaquet (sélection à l'entrée de l'université, autonomie accrue), de manifestations massives et de la mort de Malik Oussekine, ce qui en fait aussi un débat sur le mouvement de 1986. Finkielkraut présente d'abord la divergence : Ferry défend l'idée que Mai 68 fut un mouvement « individualiste » qui a accéléré l'individualisme contemporain, Castoriadis juge cette interprétation une réécriture invraisemblable d'un événement encore chaud.

Ferry précise qu'il n'entend pas l'individualisme au sens d'égoïsme ou de repli privé, mais au sens tocquevillien d'une révolte des individus au nom de l'égalité contre les hiérarchies (mandarins, hiérarchies d'usine) et au nom de la liberté contre les traditions. Il soutient qu'il existe un lien entre cet « individualisme révolutionnaire » de 68 et l'individualisme narcissique des années 1980 (culture de l'authenticité, « droit à la différence ») : une fois les projets collectifs gauchistes (maoïsme, trotskisme, autogestion) disparus dans les années 1970, il n'est resté que la revendication de liberté individuelle coupée de projets collectifs, de sorte que les années 1980 seraient « la vérité » plutôt que l'échec de 68 ; il cite en indice un texte de Daniel Cohn-Bendit et Félix Guattari prônant une « culture de dissensus ». Castoriadis répond que les valeurs d'anti-hiérarchie et d'anti-tradition sont celles de tous les mouvements émancipateurs et caractérisent ce qu'il appelle une société autonome, capable de mettre en cause ses propres institutions ; que Mai 68 comportait deux vecteurs (libération de l'individu et autonomie collective, auto-gouvernement) et que le repli sur la sphère privée est l'effet de l'échec de 68 et plus largement du capitalisme moderne (il parlait de « privatisation » dès 1959), d'où le dilemme « socialisme ou barbarie » : une société repliée sur le privé serait abandonnée à des politiciens comme Pasqua.

La discussion porte ensuite sur la démocratie directe. Ferry y voit l'horizon de tels mouvements mais en critique deux inconvénients : elle fonde le droit sur la mobilité absolue des assemblées (négation de l'État de droit) et, étendue à toute la société, institutionnalise les rapports de force, car les assemblées finissent par être dominées par quelques individus. Castoriadis maintient qu'il s'agit de trouver des dispositifs permettant de passer des formes « effervescentes » d'auto-gouvernement à des formes permanentes de participation, que la « république parlementaire », qu'il qualifie d'oligarchie libérale, ne les assure pas et ne se survit que par des crises périodiques, comme le retrait de la loi Devaquet. Il juge que « le droit à la différence » recouvre la vacuité de la répétition publicitaire et de la mode.

Dans le dernier quart d'heure, Ferry juge le mouvement de 1986 à la fois démocratique (assemblées ouvertes, élections) et corporatiste, frileux, « touche pas à ma fac », signe que les étudiants ne sont pas simplement individualistes mais défendent leur propre devenir ; il souligne le retour du droit dans les années 1980 (« le droit et la vaseline » en 1968). Castoriadis, d'accord sur l'aspect corporatif au départ, retient l'auto-organisation, les délégués révocables, la distance face aux organisations et la révélation de la « vacuité » des gouvernants. Finkielkraut, lui, parle d'un mouvement « cucul » : les jeunes s'excluant eux-mêmes de l'âge adulte, flattés par les photographes, les journalistes et les politiques, la tragédie de la mort de Malik Oussekine « mangée » par le cucul, et les catégories de l'intimité (« notre copain ») « dégoulinant » dans la vie publique, contraire d'une naissance à la politique. Ferry nuance (démagogie des anciens de 68, erreur de la droite qui a mis sur le même plan les nationalisations et la sélection à l'université) ; Castoriadis y voit une structure plutôt qu'une erreur.

Excerpts

“« Le sens fort du terme individualisme, c'est anti-hiérarchie au nom de l'égalité, anti-tradition au nom de la liberté. [...] Les années 80 ne sont pas l'échec de Mai 68 mais la vérité de Mai 68. [...] Ce qui est resté dans les années 80, c'est la revendication de liberté individuelle coupée des projets collectifs dans lesquels elle aurait pu s'inscrire. »”

“« Ces institutions, elles ne produisent pas la participation mais la non-participation des gens. Cette république ne peut se survivre que dans la mesure où périodiquement elle subit ces espèces de crises, de spasmes, de sursauts qui mettent un frein à la surdité des gouvernants et à l'absurdité du système. [...] Il s'agit de trouver des dispositifs institutionnels qui permettent le passage des formes effervescentes d'auto-gouvernement à des formes permanentes assurant la participation. »”

“« La démocratie directe présente deux inconvénients à mon avis catastrophiques. Le premier, c'est de fonder le droit sur une mobilité absolue, qui est la mobilité des assemblées. [...] Autant je trouve que la démocratie directe, c'est formidable pendant quinze jours, autant, étendue à l'ensemble de la société, c'est ni plus ni moins l'institutionnalisation des rapports de force entre les individus. »”