Descola, Philippe
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Dans le premier épisode, Philippe Descola retrace sa vocation d'anthropologue à un sentiment précoce de distance envers son propre milieu (bourgeoisie catholique parisienne, père historien de l'Espagne et de l'Amérique latine), nourri par les lectures d'enfance (le roman picaresque Gil Blas, la revue de récits de voyage Le Tour du monde) et par les promenades naturalistes avec son grand-père médecin, féru de botanique et de mythologie grecque. Formé en philosophie à l'École normale supérieure de Saint-Cloud dans le contexte militant de l'après-1968 (il fut trotskiste à la Ligue communiste révolutionnaire), il bifurque vers l'anthropologie sous l'influence de Maurice Godelier, alors assistant de Lévi-Strauss, qui l'encourage à partir sur le terrain. Après un premier séjour au Chiapas mexicain, il part en 1976 avec sa compagne Anne Christine Taylor vivre trois ans chez les Achuar (peuple jivaro) en Amazonie équatorienne, choisis précisément parce que leur société, non bouleversée par le salariat ou la monnaie, permettait d'étudier un système de rapport aux non-humains resté intact.
Le deuxième épisode détaille cette expérience de terrain, racontée dans son livre Les Lances du crépuscule : l'onirisme achuar (interprétation systématique des rêves au réveil autour de l'infusion de wayusa), les rituels d'invocation chantée (anent) adressés aux plantes et aux animaux comme à des partenaires sociaux dotés d'intériorité, l'apprentissage difficile de la chasse, et la tension permanente liée à la guerre de vendetta qui rythme le séjour. Descola évoque aussi les limites de l'empathie ethnographique face à des pratiques comme la violence conjugale, qui le confrontait, avec sa compagne, au reproche achuar d'agir « comme des missionnaires ». Le retour en France est décrit comme une expérience très douloureuse, révélant avec une acuité nouvelle le caractère mercantile et inégalitaire de la société d'origine, par contraste avec l'égalitarisme achuar.
Le troisième épisode expose la thèse centrale de son livre majeur Par-delà nature et culture (2005) : la « nature », loin d'être une catégorie universelle, est une invention historique propre à l'Occident moderne (issue de la physis grecque puis de la révolution mécaniste cartésienne du XVIIe siècle), qui sépare radicalement les humains, seuls dotés d'intériorité réflexive, du reste du monde réduit à l'état d'objet. Descola oppose ce « naturalisme » à trois autres grands régimes ontologiques qu'il a identifiés comparativement : l'« animisme » (continuité des intériorités mais discontinuité des formes physiques entre humains et non-humains, typique de l'Amazonie et de la Sibérie), le « totémisme » (australien, fondé sur des prototypes partagés entre humains et non-humains d'un même groupe) et l'« analogisme » (recherche de correspondances entre éléments disparates du monde, caractéristique de la Renaissance européenne, de la Chine classique ou de l'astrologie). Il insiste sur le fait que ces quatre modèles ne sont pas des descriptions figées des populations mais des outils comparatifs, et refuse l'idée qu'un modèle serait supérieur aux autres ou transposable historiquement en arrière.
Le quatrième épisode étend cette grille d'analyse aux images, sujet de son livre Les Formes du visible (2021) : Descola y montre que le « monoperspectivisme » de la peinture occidentale (un seul point de vue humain, inventé avec la perspective italienne du XVe siècle) n'est qu'une des façons possibles de figurer le monde, à côté du « polyperspectivisme » des enluminures médiévales, du dédoublement de la représentation animale de la côte nord-ouest du Pacifique étudié par Lévi-Strauss, ou des masques à transformation animistes rendant visible la métamorphose entre intériorité humaine et enveloppe animale. Il refuse toute hiérarchie esthétique entre ces traditions figuratives, plaidant pour une histoire de l'art véritablement mondiale plutôt que fondée sur les seuls critères occidentaux.
Le cinquième épisode aborde la dimension politique de son œuvre : Descola se dit devenu écologiste par le constat, dès son expérience amazonienne, de la destruction de milieux de vie coévolutifs entre humains et non-humains, bien avant la prise de conscience climatique généralisée. Il commente son engagement personnel auprès de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, dont la formule « nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend » lui semble illustrer une attitude de responsabilité envers un milieu proche de celle des populations autochtones qu'il a étudiées. Il développe un intérêt marqué pour le mouvement contemporain de personnalité juridique accordée à des milieux de vie (la rivière Whanganui en Nouvelle-Zélande, le Rio Atrato en Colombie), qu'il analyse comme un renversement du processus historique d'appropriation privée engagé depuis les enclosures anglaises. Il conclut sur l'influence considérable qu'ont eue ses travaux sur une nouvelle génération de chercheurs (Alessandro Pignocchi, Nastassja Martin, Baptiste Morizot) et sur son plaidoyer pour la restauration d'une véritable « leçon de choses » naturaliste à l'école.
Excerpts
“« On dit que les Achuar sont proches de la nature, c'est presque un contresens [...] pour être proche de la nature, encore faudrait-il que la nature existe pour eux — c'est une façon pour nous de traduire des liens de partenariat ou d'empathie. »”
“« Chez les Achuar, il y a une continuité des intériorités [...] et une discontinuité des dimensions physiques [...] chez les naturalistes c'est exactement l'inverse : une exceptionnalité des humains du point de vue moral et cognitif, mais une unité physique et chimique du monde. »”
“« La formule classique de Notre-Dame-des-Landes, "nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend", est quelque chose que j'ai trouvé très intéressant [...] au fond, des humains deviennent les porte-parole d'un milieu de non-humains vis-à-vis duquel ils ont une responsabilité. »”