Tillion, Germaine
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (le transcript contient environ un quart de contenu distinct : la transcription automatique reprend l'entretien en boucle, chaque reprise allant un peu plus loin ; la synthèse suit le contenu distinct, noms propres et passages douteux hédgés ou omis)
Core ideas
Devenir ethnographe : Mauss et les Aurès. Tillion explique que sa curiosité de jeune fille de la bourgeoisie provinciale l'a conduite à la préhistoire, puis aux cours de Marcel Mauss à Paris, qui la passionnent (maître brillant, qui a peu écrit mais fut « le grand maître de l'ethnographie française » avant Lévi-Strauss). Elle distingue l'ethnographe (qui étudie une société), l'ethnologue (qui en compare plusieurs), le sociologue (qui étudie une institution) et l'anthropologue (qui s'occupe de l'espèce humaine), et salue la création du musée de l'Homme (Paul Rivet, Georges-Henri Rivière) avec son Institut d'ethnologie, où se forment des gens comme Griaule et Jean Rouch. Elle partit en 1934 en Algérie dans les Aurès, avec Thérèse Rivière (vite malade) : elle s'est donc retrouvée seule, parmi une population chaouia berbère sans Européens, à quatorze heures de cheval d'une administration, après quelques mois d'apprentissage du berbère aux Langues orientales.
Femmes, endogamie, clochardisation. Elle décrit une société « extrêmement virile » où certaines femmes (mères de plusieurs fils, femmes de grande famille) exercent une grande autorité, un islam vécu « intensément, mais d'une façon un peu païenne », comme le christianisme des campagnes bretonnes. Dans Le Harem et les cousins, elle montre que l'endogamie (mariage entre cousins) visait surtout à protéger la terre de l'héritage des filles, et qu'elle protégeait aussi les femmes en les gardant près de la protection de leur famille ; la polygamie était rare (les paysans trop pauvres), le voile absent à la campagne. Ce qui dégrade la condition des femmes, selon elle, est le passage de la campagne à la ville, d'où le mot de « clochardisation » (passage brutal des paysans à la ville).
1940 : la révolte et les débuts de la résistance. Revenue d'une mission du CNRS en mai-juin 1940, elle apprend en chemin l'effondrement du front (elle pleure avec un instituteur algérien en écoutant Paul Reynaud) et arrive à Paris la veille de l'entrée en guerre de l'Italie. Ayant vu l'Allemagne nazie en 1933 (Königsberg) et en 1938 (Bavière), elle dit avoir ressenti une révolte totale : « j'ai considéré qu'on ne pouvait pas supporter une chose pareille ». Elle rejoint un vieux colonel qui ranime l'Union des combattants coloniaux (un local rue Béguet, prétexte d'envoi de colis aux prisonniers coloniaux) dont le local sert de lieu de rendez-vous des premiers résistants ; elle contacte la bibliothécaire du musée de l'Homme. Le travail consiste à loger et habiller des évadés, fabriquer de faux papiers, faire passer des jeunes en Angleterre, récupérer des soldats britanniques ; elle dit avoir été scandalisée par l'appel de Pétain du 17 juin et n'avoir connu l'appel de De Gaulle que par un officier polonais.
Un réseau « ouvert », la trahison. Dans cette première résistance, des groupuscules se raccordent peu à peu en réseaux, souvent disloqués par des arrestations (les premières de leur groupe en février 1941) ; ils étaient « comme le poisson dans l'eau mais une eau qui était continuellement informé » de ce que faisaient les poissons, donc à la merci du premier traître. Elle récuse l'image de marginaux : le réseau comptait des gens de gauche et de droite (un homme comme Jean Cassou, un colonel d'Action française), mais aucun communiste ; elle a aidé une jeune communiste dont le frère fut fusillé à Châteaubriant. Boris Vildé, un héros du réseau, fusillé en 1942, est à l'origine du nom donné au réseau (hommage aux fusillés). Elle estime, par une statistique faite avant son arrestation, que 60 % des arrestations venaient de trahisons.
Arrestation et prison. Trahie par l'abbé Alesch (selon elle un prêtre payé par la police allemande, finalement fusillé), elle est arrêtée à la gare de Lyon le vendredi 13 août 1942 puis conduite rue des Saussaies ; une anecdote peule (« Dieu est bon pour le crocodile ») lui rend son sang-froid et elle décide de ne rien dire d'utile. Elle reste quatorze mois au secret, tient une chronologie de ses interrogatoires sur du papier toilette recopié dans une Imitation de Jésus-Christ, et n'est pas torturée au sens strict, si ce n'est par la menace d'être fusillée le lendemain, à laquelle elle répond en haussant les épaules.
Ravensbrück. Déportée avec un petit groupe de femmes en train de voyageurs (via Aix-la-Chapelle), elle sait dès l'arrivée que le lieu est « mortifère » ; en huit jours, des Tchèques lui apprennent le système concentrationnaire et l'extermination, y compris celle des Juifs, perçue avant cela comme une brimade et non un système de tuer en série. Marquée NN (Nacht und Nebel), elle est malade (diphtérie) ; elle explique que dans les camps de femmes, l'autorité intermédiaire était exercée par des politiques (Autrichiennes communistes, Tchèques) et non par des droits communs, ce qui fut leur chance. Elle-même reste au dernier échelon (« terrassière » tirant un rouleau), et note l'entraide constante, la discipline de vie (se laver, se coiffer), la distinction des Françaises de toutes classes, la piété de certaines Russes. Elle compose avec des camarades une opérette satirique (Le Verfügbar aux enfers, selon le transcript déformé), cache des noms de SS dans des « recettes de cuisine » et apprend l'actualité de la guerre par des prisonnières autrichiennes qui balayaient la cantine des SS, ce qui lui permet de pressentir la libération de Paris. Elle est libérée par la Croix-Rouge suédoise (comte Bernadotte) le 23 avril 1945, au moment des négociations de Himmler ; elle estime que la férocité des SS n'a jamais fléchi.
Après la guerre : procès et comparaison avec les camps soviétiques. Envoyée comme unique représentante des associations de déportés au procès de Hambourg (criminels de Ravensbrück, jugés par les Anglais, vers 1947), elle assiste à tout sans témoigner, et avoue avoir éprouvé, en les voyant « non plus comme des tortionnaires mais comme des prisonniers », un mouvement de pitié. Sur la comparaison avec les camps soviétiques, elle maintient qu'il existe une différence de nature : les enfants étaient un peu moins mal traités chez les Soviétiques, et l'idée même du génocide, plus scientifique et assumée chez les SS (même si elle parle d'une tentative de génocide délibérée en Ukraine côté soviétique). Elle ne croit pas à une spécificité allemande et parle des SS comme d'hommes soumis à un « dressage » spécifique. Interrogée sur sa survie, elle répond que c'est le hasard et l'aide de ses camarades : « tout était fait pour le contraire ».
Excerpts
“« comme le poisson dans l'eau mais une eau qui était continuellement informé »”
“« j'ai considéré qu'on ne pouvait pas supporter une chose pareille »”
“« tout était fait pour le contraire »”