Fourquet, Jérôme
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (un entretien d'environ quarante minutes ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres et les chiffres ; les passages incertains sont omis)
Core ideas
Interrogé sur une éventuelle vague mondiale de protestations (Hong Kong, Chili, Liban, Irak, Algérie), Fourquet invite à la prudence : les causes diffèrent, mais il relève des traits communs avec la France, notamment un soulèvement de catégories populaires et de classes moyennes sur la fiscalité et le pouvoir d'achat, avec un sentiment d'inéquité et une « goutte d'eau » (le prix du carburant en France, le ticket de métro au Chili), survenant en sortie de crise (celle de 2008-2010) plutôt qu'en pleine crise, en dehors des partis et des syndicats, avec le rôle majeur des réseaux sociaux qui permettent de lever des dizaines de milliers de personnes sans structure locale. Il note la défiance envers les corps intermédiaires.
Sur le bilan des gilets jaunes : environ 60 % des Français leur gardent soutien ou sympathie, 10 % se disent eux-mêmes gilets jaunes ; mais le passage à l'engagement physique est faible (28 000 manifestants le samedi précédent), signe d'un mouvement plutôt sur le déclin, désormais plus ouvert aux syndicats qu'il avait tenus à distance. Il parle de « mécontentement par procuration » (comme la « grève par procuration » de 1995) : les gilets jaunes sont apparus comme les principaux opposants à Emmanuel Macron et ont agrégé toutes les colères, d'où la difficulté de formuler une plateforme revendicative (indépendants, artisans, salariés de la logistique et de la grande distribution peu syndiqués, retraités, mères isolées, soignants). Il juge que les 10-12 milliards débloqués ont installé l'idée qu'il faut un rapport de force allant jusqu'à la casse pour obtenir quelque chose, leçon qui inspire d'autres catégories (grèves sauvages, cortèges non encadrés), la fonction publique (urgences, enseignants, policiers, pompiers) étant très tendue, avec une crise de sens et un sentiment de mépris, autant que de salaires.
Sur la réforme des retraites, il estime que la balle est dans le camp du gouvernement : si le format du projet n'est pas précisé, les opposants pourront répéter que tout le monde y perd (la question du « point » est anxiogène) ; le clivage majeur est entre actifs et retraités, ces derniers soutenant les réformes qui les épargnent. Sur la convergence des luttes, il décrit un « archipel » de situations qui peuvent s'agréger dans le rejet mais divergent sur les revendications ; il évoque la crise du modèle représentatif (rejet des porte-parole, succès du RIC) et l'individualisme (grand débat où chacun commence par se présenter). Il compare avec les mouvements de contestation étrangers (Israël 2011, Italie, Espagne) et estime que les pouvoirs en place résistent souvent, et les municipales de mars 2020 pourraient montrer une certaine stabilité des équipes sortantes (peu de sortants se réclamant du parti présidentiel).
Il aborde enfin la violence (black blocs minoritaires, mais une légitimation partielle de la casse par des franges inattendues de la population : 20 % comprennent et 10 % approuvent les attaques de permanences, selon un sondage), l'incompatibilité entre les anticapitalistes et les gilets jaunes qui veulent « participer au banquet » de la consommation (« de la messe dominicale au dimanche chez Ikea »), la montée du souverainisme économique et le « syndrome Amazon » (la « France du Bon Coin contre la France d'Amazon », les « somewhere » contre les « anywhere » de David Goodhart), et la fracture entre des élites mondialisées et une grande majorité de Français qui raisonnent encore dans un cadre national ou départemental.
Excerpts
“« Quand on mesure le soutien ou la sympathie, les mots parlent d'eux-mêmes : c'est une disposition d'esprit, une attitude vis-à-vis d'un mouvement, et ça ne veut pas dire que les gens qui soutiennent vont se joindre aux manifestants. »”
“« Pour toute une partie de la population, l'identité et la position sociale se construisent autour de ce qu'on peut acheter. [...] Dans mon livre, je dis qu'on est passé de la messe dominicale au dimanche chez Ikea. »”
“« Beaucoup de nos concitoyens ont touché du doigt les effets d'une globalisation économique : des délocalisations, des fermetures d'usines, des flux logistiques à n'en plus finir. Regardez l'attitude des gilets jaunes vis-à-vis d'Amazon : on avait dit la France du Bon Coin versus la France Amazon. »”