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Jaquet, Chantal

philosophe, professeure d'histoire de la philosophie moderne, spécialiste de Spinoza et de Bacon, autrice de « Les Transclasses ou la non-reproduction » aux PUF et de « Philosophie du kôdô : l'esthétique japonaise des fragrances » chez Vrin

Chantal Jaquet - Entretien : Philosophe de l'odorat

Artesquieu · Jun 9, 2022 · partial coverage

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Coverage note: full (un entretien d'environ cinquante minutes avec extraits musicaux et olfactifs ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres ; les passages incertains sont omis)

Core ideas

Jaquet se présente d'abord comme animée par un désir de comprendre, à la recherche du « juste » au double sens de justesse et de justice, la philosophie ne devant pas seulement interpréter le monde mais contribuer à le changer. Elle raconte sa première rencontre avec la philosophie (un manuel donné par un cousin en classe de cinquième, une phrase sur la sagesse comme méditation « non de la mort mais de la vie », qu'elle identifiera plus tard à Spinoza), un désir né d'un monde « opaque » et « injuste », puis sa découverte de Spinoza en khâgne grâce à un professeur dont le nom est transcrit « André Écrivain », qui lui a fait percer « le mur des démonstrations géométriques » pour voir le cœur d'une pensée « subversive à vivre ». Elle lit le scolie de la proposition 45 de la partie IV de l'« Éthique » sur le rire, la plaisanterie et le plaisir comme des biens contre « une farouche et triste superstition », texte qu'elle juge « parfait pour chasser la mélancolie » : Spinoza réconcilie le corps et l'esprit, et diversifier les aptitudes corporelles (parfums, plantes, musique) donne plus de « matière à penser », ce qui l'a autorisée à faire des parfums un objet philosophique.

Elle explique le rôle du corps dans la pensée (la marche en montagne et la danse débloquent des difficultés conceptuelles ; la pensée « ne marche pas par décret »), de la musique (compagne et « aiguillon » : elle cite Bashung et Coltrane) et de la poésie (Bashô et le haïku comme modèle de concision et d'ouverture à l'infini par le « non-dit »), qu'elle voit comme un antidote au « bavardage » de la philosophie : celle-ci doit « aller voir ce qu'elle n'est pas » sous peine de mourir « de son abstraction ». Elle décrit son intérêt pour le Japon à partir de l'odorat, sens longtemps tenu pour « grossier » en Occident, et de la voie des fragrances (kôdô) : un art de l'impermanence, qui célèbre la splendeur de ce qui s'évanouit et qui brouille la séparation entre art, religion et philosophie. Elle fait sentir trois échantillons (dont une odeur d'algue) et analyse l'odorat comme sens de la fusion avec le monde (on ne peut pas se boucher le nez), porteur de présence et d'absence, support de la mémoire involontaire (Proust : la madeleine, l'odeur de pétrole), et « révélateur de notre rapport affectif au monde » (elle cite une réaction de Jacques Chirac dans un documentaire de Depardon).

Sur le rôle du philosophe, elle se méfie de l'idée d'un philosophe-roi ou donneur de leçons : un citoyen comme les autres, dont l'effet politique est « dérivé » (déconstruction des préjugés, production de concepts), non immédiat. Elle explique enfin le concept de transclasse (un individu ou groupe qui passe d'une classe sociale à une autre) : produit par une « complexion » de déterminations, hors de la mythologie du « self-made man » et des jugements de valeur (parvenu, transfuge, déclassé) ; elle met en garde contre la récupération politique du transclasse comme « vitrine » ou « soupape de sécurité » prouvant que l'ordre social est juste, ce qui est, selon elle, ne rien comprendre à ses déterminations.

Excerpts

“« L'esprit et le corps, c'est une seule et même chose, et ce qui guette l'homme, c'est précisément la mélancolie, c'est-à-dire un état de tristesse généralisée qui frappe aussi bien le corps que l'esprit. »”

“« Il y a une spécificité de l'odeur : c'est qu'elle implique tout de suite une forme de fusion avec le monde, peut-être encore plus intime que l'ouïe, parce qu'on peut se boucher les oreilles, mais on ne peut pas se boucher le nez. »”

“« Il ne s'agit pas du tout d'afficher une sorte de libre arbitre ou de mérite personnel : il s'agit de voir qu'un transclasse est fabriqué, et qu'il est parfois fabriqué par la classe dominante. »”