Todd, Emmanuel
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (une série d'environ quatre heures et demie ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres ; les passages incertains sont omis ou hédgés)
Core ideas
Une généalogie d'intellectuels et de « fantaisie ». Todd refuse de dire d'où il vient (celui qui typologise les systèmes familiaux serait « incapable de dire d'où il vient ») mais raconte une enfance au lycée international de Saint-Germain-en-Laye, dans une famille appauvrie par la guerre mais très cultivée : petit-fils de Paul Nizan (mort en 1940, ancien communiste, longtemps diffamé), d'une mère publicitaire brillante et d'un père, Olivier Todd, journaliste et écrivain (biographe, d'après le transcript, de Brel et de Malraux). Il évoque, du côté maternel, une famille bourgeoise juive (un grand rabbin de Bordeaux), du côté paternel une grand-mère anglaise rédactrice en chef de Vogue et communiste, et revendique de sa mère une volonté de parler simplement : le métier de publicitaire est pour lui une « sociologie appliquée », qui prend les consommateurs au sérieux.
Voyages, communisme et Mai 68. Adolescent, il fait en mobylette et en stop le tour des Pays-Bas, de l'Italie, de la Scandinavie, se dit surtout fasciné par les pays plus développés que la France. Famille de gauche sans ressentiment envers le PC, il adhère à 16 ans aux Jeunesses communistes à Saint-Germain, dans une cellule dirigée par un chaudronnier de Renault, avec un « ouvriérisme à contretemps » face au gauchisme qu'il sent « élitiste » ; il garde de bons souvenirs de cette cellule (le secrétaire refuse l'adhésion d'un sympathisant tenant des propos hostiles aux Arabes). Il décrit Mai 68 comme un moment de « grâce » où l'on faisait du stop et où il lançait quelques pavés maladroitement, puis une déchirure dont il peine à se remettre.
Cambridge, Laslett et la démographie historique. Mal à l'aise à Sciences Po et à la fac d'histoire à Paris, il part à Cambridge (Trinity) sur recommandation de Le Roy Ladurie, auprès de Peter Laslett. Il y reçoit un enseignement « inappréciable » (confiance, lieu beau, on est traité comme un chercheur), mais souffre humainement (timidité « pathologique »). Il lui doit sa thèse sur les réseaux de parenté dans des paroisses du Pas-de-Calais, l'habitude de la rigueur anglo-saxonne (positivisme logique, refus de la métaphysique : il cite aussi Les Chiens de garde de Nizan) et sa langue maternelle retrouvée. Il y découvre aussi la science-fiction (Philip K. Dick), qu'il voit comme des modèles sociologiques.
La Chute finale : prédire à 25 ans. Un voyage en Hongrie (1975) puis la lecture de statistiques de mortalité infantile soviétique lui font écrire La Chute finale (1976), qu'il construit comme un historien des Annales (démographie, économie, mentalités) : la hausse de la mortalité infantile « disait que le système partait en couille » et la baisse de fécondité signalait selon lui une évolution des mentalités, comme avant la Révolution française. Le livre, publié chez Laffont via Revel et Max Gallo, est reçu comme un pamphlet (Aron est content) ; ses recherches universitaires en pâtissent, il devient critique au Monde des livres et dirige une collection. Il explique avoir appliqué le même modèle de lecture démographique aux révolutions arabes (chute de la fécondité), l'intervieweur lui prêtant le titre de « prophète » (soviétique, financier, arabe).
Systèmes familiaux et refus de l'université. Il présente avec Hervé Le Bras L'Invention de la France (1981), puis La Troisième Planète (1983), où il propose de lier les idéologies politiques aux structures familiales : famille communautaire autoritaire et égalitaire (Russie, Chine, régions de fort vote communiste), famille souche autoritaire et inégalitaire (Allemagne, Japon), famille nucléaire individualiste (Angleterre) ou égalitaire (nord de la France). Il parle d'une « situation de type médiéval clérical » : on aurait refusé de regarder les données, et personne ne lui aurait opposé d'erreur précise, jugeant son hypothèse (l'idée que nous sommes déterminés par des structures familiales inconscientes) une insulte à la liberté. Il dit être mieux reçu au Japon, société autoritaire où il peut « se mouvoir librement », et traverse aussi des épreuves personnelles (la mort de sa mère en 1986, des années de travail solitaire sur L'Invention de l'Europe).
Chirac, Maastricht, médias. Sa note de 1994 pour la fondation Saint-Simon est mal comprise : on en fait le père de la « fracture sociale » (selon lui, la formule vient de Marcel Gauchet, reprise par Guaino) et un contributeur à l'élection de Chirac, malentendu dont il dit avoir profité pour accéder aux médias contre Maastricht. Il vote non à Maastricht, convaincu que la monnaie unique ne marchera pas, et se dit « révolté par l'inconscience » des dirigeants. Il explique ne s'exprimer que lorsque sa recherche lui donne une clé (il cite ses mesures de mariages mixtes d'immigrés dans trois pays) et se compare à un lapin aveuglé par les phares devant la télévision.
Grands livres, universalisme et « Qui est Charlie ? ». Il rappelle Après l'empire (2002), écrit au bord de la faillite après un divorce, où il prédit l'affaiblissement des États-Unis, et Le Rendez-vous des civilisations avec Youssef Courbage ; il raconte avoir été cité dans un discours de Ben Laden, qu'il a d'abord craint comme une fatwa avant de comprendre que c'était pour sa prédiction sur l'affaiblissement des États-Unis. Interrogé sur une « essentialisation » des peuples, il répond que l'homme est universel mais que les systèmes anthropologiques ne le sont pas et que sa démarche est plus universaliste que l'anthropologie traditionnelle puisqu'il applique la différence aux pays avancés. Sur Qui est Charlie ?, il dit avoir été frappé par la carte des manifestations du 11 janvier, qui lui rappelait celle du catholicisme traditionnel ; il reconnaît avoir été « brutal » et regrette que des gens aient été blessés, tout en se disant fier de l'avoir écrit, le seul moment où il s'est assumé comme intellectuel français (l'intellectuel qui s'oppose à l'unanimité). Pour sa future épitaphe, il dit « n'avoir rien compris mais c'était génial » en pensant surtout à sa vie personnelle.
Excerpts
“« l'homme est universel mais les systèmes sociaux ou les systèmes anthropologique ne le sont pas »”
“« le seul moment de ma vie où je me suis vraiment assumé »”
“« je n'ai pas très bien compris ce qui m'était arrivé dans ma vie personnelle »”