Rancière, Jacques
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (transcription automatique de bonne qualité, quelques noms propres déformés, dont le menuisier Gabriel Gauny, transcrit « Goni », et Joseph Jacotot, transcrit « Jacoto »)
Core ideas
1. La philosophie déplacée. Rancière présente sa « Leçon d'Althusser » (1974) comme un point de départ et « La Nuit des prolétaires » (1981) comme un point d'arrivée : entre les deux, mai 68 a montré l'écart entre un marxisme académique qui se voulait « science » et les formes réelles de la révolte. Il critique le cercle de la tradition marxiste savante (les gens sont dominés parce qu'ils ne comprennent pas, ils ne comprennent pas parce qu'ils sont dominés) et refuse aussi le « ressentiment » des « nouveaux philosophes » qui, après 1976, liquident le marxisme en « philosophie des maîtres penseurs ». Aux archives ouvrières des années 1830, il découvre chez des ouvriers comme le menuisier Gabriel Gauny une « énergie de pensée » où « changer la vie » et la justice sociale ne sont pas opposés, et choisit une forme d'écriture (inspirée par « Les Vagues » de Virginia Woolf) qui abolit le métadiscours et met sur un plan d'égalité les textes et sa propre voix. Il refuse la division des disciplines, vue comme une manière de séparer ceux qui ont le droit de penser des autres, et prend ses distances avec la « chaîne » (tout expliquer par un système qu'un savant seul verrait) en lui préférant le cercle qu'on transforme en spirale, comme chez Gauny qui redécrit la journée de travail ; la vérité est une « aventure personnelle » hors du consensus, entre deux impersonnels, sur une « orbite » reprise de Joseph Jacotot.
2. Le partage du sensible. À partir de la sécession de la plèbe romaine sur l'Aventin (la fable de Tite-Live, relue par Ballanche en 1829), il définit le partage du sensible comme la distribution de ce qui est visible, audible, pensable, et de qui peut parler : les plébéiens doivent prouver qu'ils parlent et ne font pas que du bruit (Aristote distinguant le logos de la simple voix). Toute situation d'inégalité suppose un minimum d'égalité (l'esclave doit comprendre l'ordre). Il présuppose l'égalité des intelligences, non comme donnée à prouver mais comme présupposé à vérifier. Dans « Le Maître ignorant », il raconte Jacotot, ancien révolutionnaire exilé dans les Pays-Bas, qui fait apprendre le français à des étudiants néerlandais avec une édition bilingue du « Télémaque », et en tire que « maître ignorant » signifie séparer l'autorité du maître de la hiérarchie du savoir : on passe de l'instruction à l'émancipation intellectuelle, de l'intelligence à la volonté et à l'attention, c'est-à-dire à la croyance dans la capacité de l'autre.
3. L'âge démocratique. La politique n'est pas la gestion du pouvoir ni la philosophie politique : c'est la rupture de l'ordre que Rancière appelle la police (une communauté où chacun a sa place et sa fonction) par le dissensus, quand ceux qui ne comptent pas se mettent à parler (la démocratie naissant avec Clisthène et le tirage au sort, « pouvoir de n'importe qui » que Platon appelle le « choix du dieu »). Il en donne des exemples : le mouvement ouvrier, Jeanne Deroin se présentant aux élections de 1848, Rosa Parks, les chômeurs occupant une agence, le Capitole du Wisconsin, les révolutions arabes. Dans « La Haine de la démocratie », il décrit une critique récurrente qui réduit la démocratie à un individu-consommateur (déjà chez Platon, au livre VIII de « La République ») et nourrit un ressentiment d'anciens marxistes contre le peuple.
4. La parole muette. Il explique pourquoi il travaille d'abord la littérature (art de la parole) : l'écriture est pour Platon une « peinture muette », une parole orpheline sans maître, donc démocratique. Il distingue les belles lettres (hiérarchie des genres et des sujets, règle de convenance, comme les commentaires de Voltaire sur Corneille) de la littérature (à partir de la fin du XVIIIe siècle : Wordsworth et Coleridge, Flaubert pour qui il n'y a « pas de sujet » et le style est une manière absolue de voir, Balzac et les choses qui parlent, Hugo et les égouts de Paris). Il lit le récit de Gauny découvrant l'écriture par des sacs de graines imprimés pour montrer que l'« animal politique moderne est un animal littéraire », capable de s'emparer des mots, même vides.
5. La politique de l'art. Il distingue trois régimes de l'art : éthique (Platon, Rousseau, où l'art s'identifie à la vie d'une communauté : chorégraphie, fête), représentatif (théâtre classique, Molière, Voltaire, Lessing, où l'art imite selon des convenances et prétend instruire) et esthétique (Winckelmann décrivant le Torse du Belvédère, Schiller la Junon Ludovisi, avec la naissance des musées, l'art délié d'un effet déterminé). Contre l'idée platonicienne que le spectateur est passif, il soutient que regarder est une action (il cite le parqueteur de Gauny qui jouit du jardin par la fenêtre, contre la lecture de Bourdieu sur la « distinction », et la « communauté de conteurs et de traducteurs »). Il conclut par une « ontologie littéraire » de la désidentification (le prolétaire est celui qui parle où il n'a pas à parler) et par le cinéma de Pedro Costa, qui refuse la division entre documentaire et fiction, montre la dignité d'immigrés capverdiens de Lisbonne sans explication ni misérabilisme et les laisse « s'égaler à leur destin ».
Excerpts
“« La question n'est pas de savoir si vraiment les gens sont égaux ou pas égaux. La question n'est pas non plus de savoir comment on va faire pour arriver à l'égalité dans le futur. La question, c'est : qu'est-ce qu'on peut faire sous la présupposition de l'égalité ? Donc on présuppose l'égalité, et puis on vérifie ce qu'on peut faire avec. »”
“« Le dissensus commence lorsque ceux qui ne parlent pas se mettent à parler, au sens le plus fort. Il y a des gens qu'on entend faire du bruit, et ces gens se font entendre comme parlant. Et ça, je dirais, s'est répété constamment à toutes les avancées démocratiques dans l'histoire. »”
“« C'est pas parce qu'on est assis sur une chaise, comme nous sommes en ce moment, qu'on est nécessairement passif, et c'est pas parce qu'on regarde qu'on est passif. Le regard est aussi une activité, et un art comme le cinéma nous l'a appris : être un spectateur, c'est tout le temps choisir. »”