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Lahire, Bernard

sociologue, professeur à l'École normale supérieure de Lyon

Bernard Lahire - Entretien (L'Heure bleue)

Artesquieu · Jun 23, 2022 · partial coverage

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Coverage note: full (transcription automatique correcte, avec quelques mots déformés, notamment pour les noms propres)

Core ideas

Lahire raconte son parcours : issu d'un milieu populaire (grands-parents quasi analphabètes, une mère qui a dû arrêter l'école tôt mais a veillé à sa scolarité, un père parti quand il avait treize ans), fasciné enfant par une encyclopédie des sciences et des techniques, il fait une mauvaise orientation dans une série technique (un bac à 10,06 de moyenne) puis trouve « la révélation » en sociologie après quelques mois de psychologie. Il n'a pas été l'élève de Bourdieu mais l'a rencontré en thèse et le lit comme le « Durkheim du XXe siècle », dont il entend discuter de façon critique plutôt que d'admirer « béatement » ; son expérience de « miraculé » arrivé à l'université lui rend le monde scolaire « bizarre », ce qui nourrit son regard sociologique. Il défend la sociologie comme science qui aide à « connaître pour transformer » : une sociologie « bien faite », outillée par l'enquête empirique, permet de ne pas « se payer de mots » (il cite un ministre qui attribuait l'échec scolaire aux méthodes pédagogiques alors qu'il tient à des inégalités sociales et culturelles de départ) ; il juge faux le débat qui accuse la sociologie d'« excuser » les comportements. Sur l'université, il estime que l'on va « pas dans le bon sens » : il faudrait un recrutement massif d'enseignants et moins de cours magistraux pour les bacheliers fragiles, alors qu'on « donne le plus à ceux qui ont déjà le plus » (grandes écoles). Il évoque aussi son livre sur l'art (Ceci n'est pas un tableau), né d'une enquête sur un tableau de Poussin dont l'authenticité était controversée, pour montrer la « magie » de la valeur artistique, accordée par des experts qui accomplissent des actes « performatifs ».

Le cœur de l'entretien est son projet sur les rêves (plus de vingt ans de travail, premier volume d'une somme dont le second portera sur les récits et les rêveurs). Lahire s'appuie sur Freud, qu'il tient pour « la dernière grande synthèse théorique » sur le rêve (qui a « cousu ensemble » les travaux savants du XIXe siècle), tout en discutant sa thèse d'un désir toujours à l'œuvre ; il a été libéré et inquiété par des sociologues américains (école de Chicago) qui étudiaient les rêves sans le poids de la psychanalyse. Pour lui, le rêve est une pensée imagée qui se poursuit toute la nuit (le sommeil paradoxal est un temps d'activité cérébrale intense, corps atone), qui travaille des « soucis » et préoccupations non résolus venus parfois de très loin (« il n'y a pas de rêves heureux »), et qu'on ne comprend qu'en restituant la biographie du rêveur : on rêve depuis une classe, un genre, une langue, et le monde social (domination masculine, concurrence, peur de l'échec) hante les nuits. Les neurosciences, dit-il, expliquent pourquoi on voit en rêve mais pas ce qu'on voit ; la seule façon de savoir est le récit au réveil. Il ne croit pas que nous soyons « libres » en rêve, ni que nous nous oubliions : nous sommes « toujours sur nous-mêmes ». Citant Pierre Dac (« les rêves ont été créés pour qu'on ne s'ennuie pas pendant le sommeil »), il soutient que le rêve n'a pas une fonction mais une multitude, comme le langage, et conseille de tenir un carnet près du lit pour noter ses rêves au réveil. Marie Darrieussecq salue qu'il prenne les rêves au sérieux et les replace dans la société.

Excerpts

“« Quand la sociologie est scientifique, elle donne la possibilité aux gens de savoir ce qu'il en est : qu'est-ce que c'est que ce monde social, comment il fonctionne, quelles sont les régularités, quelles sont les exceptions. Si on veut transformer le monde, de toute façon il faut le connaître. On ne va pas lutter contre le cancer si on n'a pas de bons biologistes. »”

“« Le rêve met en scène des problèmes : ça travaille la nuit. [...] Une sociologie des rêves, c'est une sociologie des soucis, des préoccupations. Le rêve vient mettre en forme des soucis que nous avons pendant la journée et que nous n'arrivons pas à énoncer par des mots. »”

“« Tout le monde cherche une fonction au rêve : ça sert à mieux dormir, à apprendre, à mémoriser, à reconstituer son identité. Moi je crois que ça n'a pas une fonction mais une multitude de fonctions, comme le langage. La seule raison du rêve, c'est que nous continuons à penser la nuit. »”