Picabia, Francis
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Core ideas
Charbonnier ouvre sur l'idée que Picabia est « un homme du paradoxe » qui ne croit pas seulement à l'échec de la peinture mais à l'échec de tous les moyens d'expression (« rien ne remplace la vie »), animé d'une volonté de dépassement et d'un « appétit insatiable de poésie ». Picabia répond qu'il n'y a pas de peinture sans poésie : le peintre s'exprime par l'émotion que la vie lui a donnée (paysage, fleurs, n'importe quoi), et la plupart des grands peintres (Michel-Ange, Vinci, Delacroix) sont poètes. Il s'étonne qu'on parle toujours d'écoles (réalisme, cubisme, art abstrait) plutôt que de « la peinture tout court » : le cubisme a été inspiré à Picasso par des toiles de Cézanne (volumes de couleurs côte à côte), mais l'école s'est ensuite faite « denrée commerciale », et l'abstraction « a toujours existé » : dans tout bon tableau il y a une partie abstraite, celle de l'homme qui sent et veut s'exprimer, et c'est elle qui touche le spectateur. Il raconte une expérience : à l'exposition d'un Greco, il a été frappé « par un véritable choc de beauté, une respiration » avant même d'avoir vu le sujet, et pense que le tableau est un agent de communication entre l'artiste et le spectateur, « un relais d'émotions, un accumulateur d'énergie » ; il y a une peinture « qui fait respirer » et une qui « empêche de respirer ». Un artiste, dit-il, c'est « un homme qui mange du feu ».
Sur ses collages d'objets, il raconte avoir inventé ses moyens quand, retiré à la campagne sans couleurs pour répondre à une invitation d'exposer, il a envoyé son chauffeur acheter du Ripolin et utilisé des chalumeaux, des cure-dents, des peignes, des espadrilles, des ficelles tendues dans un cadre pour partager l'espace en volume, pour sortir des moyens conventionnels « de toujours faire la même chose ». Il admet que les spectateurs non prévenus l'aient pris pour un mystificateur (surtout en 1920 dans les journaux), mais juge qu'il est étonnant de s'étonner d'être « mystifié » par une œuvre d'art alors qu'on respecte, sans les comprendre, la science, la radio ou un traité de mathématiques ; pour éduquer le public, il faudrait lui apprendre « la sensibilité du cœur », ce qui est difficile (« pas de théorie »). La bonne peinture est « celle qui plaît » : elle peut plaire à quelqu'un dont le goût est déplorable, à un artiste dont il ne l'est pas, et même à un « professeur à la Sorbonne ». Il cite l'anecdote d'un jardinier de Cassis qui avait su voir des petits pois dans son tableau abstrait de lignes vertes sur terrain rouge.
Sur la reproduction de la peinture (des procédés de plus en plus parfaits), Charbonnier suggère de reproduire les anciens pour les mettre à la portée de tous, et cite un peintre abstrait nommé Goetz (graphie incertaine) qui voudrait ses toiles en cartes postales ; Picabia ne s'y oppose pas. Interrogé sur ses titres (« Tableau souverain qui se range devant les parvenus », « La lenteur ne fait pas partie de la connaissance », « Bien et mal sont les préjugés des critiques »), il dit les choisir après avoir fait les tableaux, sans rapport nécessaire, comme des gens appelés « Monsieur Brun » qui sont blonds. Dans l'interview plus ancienne que lit Charbonnier, Picabia dit ne s'intéresser qu'à « la partie ascendante » chez un artiste, refuser le scandale fabriqué, estimer que les artistes jeunes sont « accaparés par les éditeurs et les marchands », que le prochain mouvement sera « hors de ceux qui cherchent à le fabriquer », qu'il estime Marcel Duchamp, Satie et Stravinsky (et le jazz qui remplace l'orgue dans les églises), qu'il trouve « détestables » plusieurs écrivains populaires de l'époque (Morand, Cocteau, Giraudoux et d'autres) et aime Gustave Le Rouge, Breton et Pierre de Massot. Il conclut : « mes tableaux passent pour des œuvres peu sérieuses » ; il s'est amusé comme un enfant qui fait des tas de sable au bord de la mer, et il préfère à la peinture une chanson, Viens Poupoule, chantée dans l'enregistrement.
Excerpts
“« Il n'y a pas de peinture sans poésie, c'est absolument impossible. Il faut qu'un homme ait un désir de s'exprimer uniquement pour lui, et une satisfaction complète d'une émotion que la vie lui a donnée : ça serait l'émotion de paysages, de fleurs, de n'importe quoi. C'est cette émotion poétique qui le pousse à s'exprimer. Contrairement à ce qui est admis, on constate que la plupart des grands peintres sont poètes. »”
“« Dans tous les bons tableaux, il y a une partie abstraite : c'est l'homme qui sent quelque chose, qui a besoin de s'exprimer, et c'est la partie abstraite qui touche le spectateur. [...] Il y a une peinture qui fait respirer et une peinture qui empêche de respirer. »”
“« Je dois dire qu'il est bien étonnant, à mon avis, qu'on s'étonne d'être mystifié par une œuvre d'art : tous ceux qui tournent le bouton de leur poste sans connaître le principe de la radio, tous ceux qui ouvrent un traité de mathématiques sans le comprendre, dans l'ignorance respectent la science qui leur est inconnue et l'art qui leur est interdit. [...] Pour éduquer le public, il faudrait surtout lui apprendre à avoir de la sensibilité du cœur : pas de théorie. »”