Tokarczuk, Olga
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (transcription automatique par endroits déformée, surtout pour les noms propres et les interludes musicaux ; l'entretien est une traduction simultanée, donc les phrases d'Olga Tokarczuk sont rendues par l'interprète)
Core ideas
L'entretien commence par le corps : Tokarczuk le décrit comme un sens qui permet de percevoir le monde et qu'on ne peut pas ignorer en écrivant, et se souvient d'une fièvre d'enfance qui lui a fait vivre ce qu'on appelle aujourd'hui le « syndrome d'Alice au pays des merveilles » (impression de rétrécir, de grandir). Fille de deux enseignants, elle a grandi dans une école de campagne d'inspiration scandinave (« folk school ») dans la Pologne communiste, qu'elle voit comme une chance : un programme d'éducation visant à apporter la culture aux enfants de milieux modestes. Athée, comme ses parents, elle dit que l'athéisme est « le premier pas » vers une ouverture spirituelle, parce qu'il faut d'abord rejeter les dogmes et la pensée dogmatique pour ne pas être prisonnier du courant dominant ; les besoins spirituels de l'homme sont selon elle aussi importants que l'instinct sexuel ou la faim, et les êtres humains transgressent sans cesse les frontières de la réalité en posant des questions sur l'intangible. Interrogée sur les personnages « doués » de ses livres, elle ne parle pas de don mais de curiosité, qui la caractérisait enfant.
Elle raconte ses études de psychologie à Varsovie et son travail bénévole auprès de malades mentaux : la psychologie lui a appris que la réalité s'interprète, qu'il n'y a pas d'existence « pure », qu'il faut savoir écouter, et qu'il n'existe pas de normalité (« nous sommes tous en dehors de la normalité »), les patients étant des « romans sur pattes » dont personne n'écrit l'histoire. Pour devenir écrivain, il n'est pas nécessaire d'avoir fait des études de lettres, et elle dit avoir avancé à tâtons dans ses premiers livres, en suivant son intuition. Elle explique que le monde ne peut plus se raconter de manière linéaire, que la perception du XXe siècle est devenue fragmentaire, et que pour elle la langue est secondaire : un outil pour construire des images, qui sont ce qui communique avec le lecteur. Dans un extrait d'archive de 1949, Thomas Mann évoque le rôle de la France dans la formation de l'esprit européen (Montaigne, Pascal, les moralistes, Stendhal, Balzac, Flaubert, Zola), ce qui amène la question de l'Europe.
Sur la Pologne, elle se souvient de l'espoir de Solidarność, de l'enthousiasme de se sentir européenne, puis de la transformation brutale de 1989 et des compromis qui l'ont accompagnée : le concordat avec l'Église catholique et la restriction drastique du droit à l'avortement furent pour la jeune femme une « sonnette d'alarme », puis son fils fit son enfance dans les couloirs de l'école pendant le catéchisme obligatoire. Elle juge que cet enthousiasme européen « ne fait que rétrécir », s'inquiète des programmes scolaires et d'un patriotisme national lié au catholicisme, et refuse de définir « être polonais » en termes romantiques ou nationalistes : ce sont des gens qui parlent la même langue, paient leurs impôts au même endroit et se soucient de l'avenir de leurs enfants. À propos du prix Nobel, elle dit avoir d'abord constaté un grand enthousiasme dans toute la société (« nous avons eu le prix Nobel »), les attaques étant venues ensuite sur Internet. Elle conteste l'idée que les Polonais oublient plus que d'autres, rappelle que l'oubli de la Shoah touche toute l'Europe et que le drame de la Pologne est d’avoir eu sur son territoire un camp d’extermination construit par les Allemands et la plus grande communauté juive d’Europe, et dit que sa mission d'écrivaine est de rappeler sans cesse ce qui a été oublié à dessein.
Elle présente enfin deux livres. Les Pérégrins naît d'une fascination pour l'anatomie (elle a pris des cours à Amsterdam) : le besoin de croire en l'immortalité du corps, le paradoxe d'un savoir immense sur les galaxies et d'une ignorance de l'intérieur de notre propre corps ; le titre renvoie à une secte hérétique russe du XVIIe siècle pour laquelle on combat le mal en restant en mouvement perpétuel. Les Livres de Jacob, de plus de 800 pages, fruit de sept à huit années de recherches (archives, voyages, textes sources, détails de la vie quotidienne), racontent l'histoire de Jacob Frank et du mouvement frankiste, hérésie née au sein du judaïsme, syncrétique, qui traite à égalité les trois religions ; elle y voit un possible modèle d'avenir dans un monde de divisions religieuses douloureuses, rappelle que le christianisme fut lui-même une hérésie, et évoque l'épisode de Jacob Frank enfermé au monastère de Częstochowa, voyant dans la Vierge la Shekhina, l'élément féminin de Dieu. Elle explique que « frank » désignait chez les juifs un étranger, rappelle qu'avant la Seconde Guerre mondiale dix pour cent de la population polonaise était juive et que les juifs chassés d'Europe occidentale s'étaient déplacés vers l'est. Un extrait d'entretien de 1964 avec Gershom Scholem, auteur des « Courants de la mystique juive », éclaire cette filiation. Elle conclut que sa vie a énormément changé depuis le Nobel, qu'elle rêve de retrouver une vie tranquille pour écrire et lire, qu'elle poursuit plusieurs livres à la fois, que le prix lui donne confiance et que les femmes ne sont pas toujours prises au sérieux ; elle espère que ceux qui tenaient ses livres pour des « romans de femmes » les liront autrement.
Excerpts
“« Je pense qu'il faut d'abord rejeter tous les dogmes, la manière dogmatique de penser le monde. [...] Je suis absolument convaincue que les besoins spirituels de l'homme sont tout aussi importants que l'instinct sexuel, par exemple, ou l'instinct de la faim. »”
“« Les gens racontent des histoires extraordinaires. On a l'impression que ces gens sont déjà des romans sur pattes, en quelque sorte, mais il n'y a personne pour écrire l'histoire. [...] J'ai l'impression que si on parle longtemps avec quelqu'un, on se rend très bien compte qu'il n'existe pas de normalité : nous sommes tous différents et nous sommes tous en dehors de la normalité. »”
“« Ce qui m'attache, à moi en tant qu'écrivaine, c'est de rappeler sans cesse ce qui a été oublié à dessein. C'est peut-être l'une de mes missions les plus importantes, parce que qui peut le faire sinon les écrivains ? »”