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Stiegler, Barbara

philosophe, professeure de philosophie politique à l'université Bordeaux Montaigne, autrice de Il faut s'adapter

Barbara Stiegler - Entretien (De la démocratie en Pandémie)

Artesquieu · Nov 26, 2022 · partial coverage

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Coverage note: full (transcription automatique approximative ; les entretiens avec Stiegler alternent avec des reportages d'actualité, résumés ici seulement quand ils éclairent le contexte)

Core ideas

Stiegler part d'un éditorial de Richard Horton, rédacteur en chef du Lancet (septembre 2020), selon lequel le Covid-19 serait moins une pandémie qu'une syndémie : le virus se diffuse mondialement, mais ne pose problème, selon elle, que sur des organismes affaiblis par l'âge et surtout par des pathologies chroniques, dans un environnement où le système de soins est inopérant ou affaibli. Le virus révélerait donc les disparités géographiques, sociales et politiques des pays, et appellerait une approche différenciée, appuyée sur les populations et les pouvoirs locaux, plutôt qu'une réponse universelle et centralisée (« laisser faire ou enfermer tout le monde ») qu'adoptent les pays autoritaires et, selon elle, de plus en plus de démocraties européennes. Interrogée sur le recours aux cabinets de conseil (McKinsey, signalé dans une enquête du Monde), elle décrit la mobilisation par le pouvoir de cabinets de communication et d'économie comportementale (nudging) : la rencontre d'une théorie économique qui veut changer les comportements et des neurosciences qui voient des « biais cognitifs » dans des cerveaux supposés inadaptés, d'où l'idée de « réadapter » les populations en les conduisant dans la bonne direction, à leur insu, par les images, les mots et l'environnement. Elle dit avoir eu la chance d'avoir préparé des outils théoriques (généalogie du néolibéralisme, santé publique) qui lui permettent d'être critique, ce que beaucoup de collègues, se sentant incompétents, n'ont pas fait.

Sur la gestion sanitaire, Stiegler juge irrationnel et « fou » de tout attendre du seul vaccin : les données manquent (durée, nécessité de nouveaux vaccins, réaction des organismes immunodéprimés), et il faudrait aussi des recherches sur les médicaments et sur la prise en charge clinique ; elle dénonce la consigne de ne pas voir de médecin en cas de suspicion, qui prive du savoir clinique et a conduit, selon elle, à des drames. Elle met en cause la politique de recherche : le crédit d'impôt recherche qui subventionne Sanofi sans contrepartie tandis que ce laboratoire licencie ses chercheurs, les financements sur projets et l'auto-évaluation permanente de la recherche publique, la loi de programmation de la recherche (LPR) qu'elle juge être « le coup de grâce », et la suppression de financements pour des recherches sur certains virus (passage confus dans la transcription). Elle cite aussi la suppression de 100 000 lits d'hôpital en vingt ans, et rappelle le slogan « l'État compte ses sous, on comptera les morts ». Quant à la nouvelle approche du gouvernement (ne pas reconfiner), elle y voit un pouvoir « acculé » après s'être enfermé dans une vision simpliste (enfermer, libérer, attendre une « pilule miracle »), qui devrait s'appuyer sur une véritable santé publique utilisant l'intelligence des populations et des acteurs locaux de santé.

Sur le plan démocratique, elle décrit un mode de gouvernement où le Parlement est à l'écart et où le président a mis en place des conseils ad hoc (conseil scientifique, puis comités, conseil de défense) plutôt que de consulter les institutions prévues pour les catastrophes sanitaires ; elle soutient qu'une crise d'une telle complexité ne peut être pilotée par le cerveau d'un chef ou d'un conseil de défense secret et exige la mobilisation de l'intelligence collective, de la discussion scientifique et de l'expérimentation sociale. La démocratie serait traitée comme une « survivance dangereuse » par une vision néolibérale qui juge les populations incapables de comprendre et appelle un « État libéral autoritaire ». Enfin, elle plaide pour la réouverture des universités : l'éducation et la science sont des actes collectifs qui ne se font pas isolé derrière un écran, et « l'esprit de l'université » (construction collective du savoir, brassage social et intergénérationnel) est indispensable à la démocratie. Elle se réjouit que son tract « parte comme des petits pains », et pense qu'il aurait paru scandaleux trois mois plus tôt.

Excerpts

“« Le Covid-19 révèle en fait toutes les disparités géographiques, sociales et politiques de nos pays, et il nous oblige à avoir une vision politique, sociologique et différenciée de l'épidémie, au lieu d'avoir cette vision universelle, très simple, homogène, où il faudrait laisser faire ou au contraire enfermer tout le monde. Les mesures qui ont été prises n'étaient pas bonnes parce qu'elles ont toujours été pensées sur un grand plan universel, alors qu'en fait le virus traverse des lieux extrêmement différents les uns des autres. »”

“« C'est la rencontre entre l'économie comportementale, une théorie économique qui considère qu'il faut changer les comportements des individus et des groupes, et les neurosciences, qui considèrent que nos cerveaux sont encombrés de biais cognitifs. [...] Il faut réadapter les populations au défi des sociétés complexes en les conduisant dans la bonne direction, en modifiant leur comportement sans qu'elles en aient conscience. »”

“« L'esprit de l'université, c'est le fait que le savoir se construit collectivement, par la confrontation, par la conversation scientifique, par l'expérimentation collective. C'est l'idée qu'il n'y a pas un savoir qui est déjà là, qui serait dans le cerveau de quelqu'un ou dans un livre de référence et qui s'abattrait sur nous d'en haut. [...] En fermant nos universités, en les rendant purement virtuelles, on détruit cette circulation du savoir indispensable à la démocratie. »”