Morin, Edgar
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (une longue émission d'environ une heure et demie ; transcription automatique par endroits très déformée, surtout les noms propres et les extraits lus ; les passages incertains sont omis ou hedgés)
Core ideas
Un chercheur marginal et irrégulier. Morin se décrit comme « un type assez irrégulier », cyclique (tantôt cordial, tantôt renfrogné, travaillant « comme un fou » puis hébété), « marginal » au sein du CNRS, jugé tantôt sympathique et farfelu, tantôt « journaliste littéraire » plutôt que scientifique. Il raconte son enfance : orphelin de mère à dix ans, juif sans culture juive, il se sentait « bâtard » ; il en a fait une force, dit-il, et se dit « très content d'être un bâtard culturel ». Son statut de sociologue connu après 68 l'a surpris et lui a fait mesurer ce que le prestige produit comme distance ou comme hostilité. Il évoque la Résistance, où il avait trouvé « le seul métier » qui lui convenait (la clandestinité, la liberté, un travail identifié à une cause), puis le désarroi de la Libération, son passage à l'armée d'occupation en Allemagne (sur laquelle il écrit son premier livre), des petits métiers, le chômage et l'entrée au CNRS grâce à Georges Friedmann, à une époque où le CNRS recueillait « les exclus » (ex-trotskistes, ex-prêtres ouvriers) et où la sociologie était naissante. Il se décrit comme ayant joué un « double jeu » avec l'institution, un pied dedans, un pied dehors.
L'imaginaire, le cinéma, les signes avant-coureurs de mai 68. Il choisit d'étudier le cinéma (« personne ne connaît rien au cinéma ») parce qu'il l'aimait et parce que l'imaginaire l'obsédait : comment une espèce capable de techniques rationnelles vit-elle aussi de fantasmes, de religion, d'au-delà ? Il lit un passage de son livre sur le cinéma et le rêve. Dans les années 1950-1960, il s'intéresse aux phénomènes « marginaux » ou de refus (explosions de jeunesse à Stockholm en 1957, clubs de vacances, retour à l'archaïque), où il voit les signes d'une métamorphose culturelle et d'une crise de la civilisation industrielle, que les sociologues officiels considéraient comme de simples déviances. Après 68, la sociologie « officielle » et quantitative perd, dit-il, sa crédibilité, ce qui a augmenté sa propre réputation. L'enquête de Plozévet (Bretagne), qu'il croyait mener rapidement, lui révèle une culture rurale en désintégration et lui donne ses idées clés : la modernisation implique des gains et des pertes, et les urbains veulent retrouver ce que les paysans abandonnent.
Hasard, événement, mobilité, caractère. Il explique qu'il vit sous le signe du hasard (entrer au CNRS, l'enquête de Plozévet), qu'il est aussi sensible au nouveau que d'autres le redoutent : « j'adore l'événement » parce qu'il oblige à remettre en cause la théorie, comme le Mouvement des forces armées portugais, que presque tous les analystes négligeaient. Il parle de sa tension entre dispersion (voyages, curiosité, « jet-setter » à une certaine époque) et concentration sur l'essentiel, d'une maladie vers 40 ans qui l'a amené à « se bonifier » et à sacrifier le secondaire, de ses lieux de travail (Brésil, New York, Italie), de son amour de la Méditerranée qu'il refuse pourtant d'essentialiser, de sa conviction qu'on ne retrouve jamais un bonheur passé et que le bonheur se paie par le malheur, et d'une image « thermodynamique » de lui-même : une vague qui s'enfle ou s'effondre, sans structures intermédiaires.
Sujet et objet, équipes, disciplines, science non neutre. Héritier de Montaigne, il affirme que parler de soi, c'est parler de tous, et que le chercheur doit admettre la place du sujet : la science doit faire « plein emploi de l'affectivité » (amour, sympathie) à condition de l'autocritique, laquelle exige une équipe où personne n'a peur de dire la vérité. Il illustre avec « La Rumeur d'Orléans » : on arrête l'enquête quand on n'apprend plus rien de nouveau (« blitzkrieg théorique »). Il critique la parcellisation des disciplines (comparée au découpage du bœuf par un boucher qui ne respecterait pas les articulations), les procédures de financement qui obligent à « travestir » la recherche (exemple de Watson), et appelle à la transdisciplinarité (marxisme, freudisme, théorie de l'information) et à une science de la complexité. Il soutient que la science n'est plus « neutre » : elle peut détruire l'humanité (menace nucléaire, écologique, biologique) et doit s'auto-critiquer.
La vie, la mort, la crise. Il décrit le vivant comme une organisation « auto-organisée », ouvert sur son environnement, qui lutte contre l'entropie en s'appuyant sur la dégradation et la mort de ses propres cellules (« vivre de mort, mourir de vie », Héraclite) ; la bactérie, avec son code génétique « à double articulation », serait plus complexe que nos usines automatiques. La mort, dit-il, est l'accumulation d'erreurs dans les systèmes de communication internes. Il conclut sur la crise : un système en crise voit des déviances marginales devenir des tendances (le gauchisme en mai 68), avec des issues ambivalentes (régression, retour à l'ordre ou évolution complexifiée), et il affirme croire à la possibilité d'une société nouvelle, car les capacités du cerveau et de la société humaine seraient à peine exploitées.
Excerpts
“« Je suis très content d'être un bâtard culturel, je suis très content d'être de la race des orphelins. »”
“« J'adore l'événement parce qu'il me surprend, il m'étonne [...] je n'ai pas peur de remettre en question la théorie. »”
“« Pour moi, la recherche scientifique ne consiste pas dans l'élimination ou la castration de l'affectivité, mais dans le plein emploi de l'affectivité. »”