Nancy, Jean-Luc
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (transcription automatique par endroits très déformée, notamment dans les passages sur Heidegger, qui sont restitués avec prudence)
Core ideas
Interrogé sur son parcours, Nancy raconte qu'il aurait pu devenir prêtre : jeune chrétien engagé dans un mouvement étudiant et de jeunesse chrétienne (sigles déformés), il a cessé d'y songer en s'apercevant que ce qu'il faisait comme chrétien, il pouvait le faire comme militant socialiste, mais il a gardé une formation théologique et biblique qui l'a conduit à la philosophie, qu'il décrit comme une « pulsion » proche de celle qui pousse vers la littérature, la danse ou le jeu d'acteur. Il évoque un souvenir d'enfance, vers six ans, dans la voiture de son père, quand il se demandait ce que devenaient les arbres éclairés par les phares une fois passés. Pour lui, la philosophie naît à un moment précis (vers le VIe siècle avant notre ère), quand les dieux commencent à disparaître et que naît la cité, ni village ni empire théocratique : un groupe d'hommes qui se donne lui-même ses règles et ne les reçoit de nulle part. La philosophie est alors « l'épreuve de l'autre » dans un espace de langage, qui succède aux sophistes (maîtres de parole, dont le but devient d'avoir raison plutôt que de dire vrai) et demande ce qu'est la vérité, alors que dans le régime religieux la vérité est « déjà là », donnée par le dieu, le prophète ou l'empereur. Nancy y voit l'histoire d'une culture devenue mondiale, et explique la demande actuelle de philosophie (livres d'initiation, commentaires de grands textes) par le fait que le mot renvoie pour beaucoup à la possibilité de la vérité ou du sens, qu'il décrit non comme un point d'arrivée mais comme quelque chose qui « circule » et doit toujours se réveiller.
Sur Heidegger, il dit retenir deux apports : l'idée de penser l'être comme verbe (et non comme substance ou fondement), qui rejoint le surgissement « de rien » et la création ex nihilo de la tradition judéo-chrétienne, et la notion d'« appropriation », toujours accompagnée d'une désappropriation. Il juge l'égarement politique de Heidegger (le discours de rectorat) et surtout son « silence obstiné après la guerre » sur les camps et l'extermination des Juifs, des Tsiganes et d'autres, « plus dur, plus lourd » encore, et refuse de l'expliquer par quelques « très méchants », tout en maintenant que le coup porté à la question de l'être est aussi important que ce qui s'est passé entre Kant et Hegel. Interrogé sur la musique, il confie son regret de ne plus pouvoir chanter, aime Lili Marleen, et dit que les chansons enferment dans une petite coque « un tout petit bout de sens » qui revient et renaît, comme l'amour, sans aboutir.
Il revient sur L'Intrus, livre sur sa greffe du cœur adapté au cinéma par Claire Denis : l'opération a prolongé sa vie de 21 ans grâce à des techniques qui n'existaient pas dix ans plus tôt, expérience qui l'a fait entrer dans un monde « éco-technique » où la technique a fait disparaître la nature comme ordre extérieur. Il critique l'expression de « don d'organes », qui repose sur la propriété du corps, et préfère parler de transmission de la vie, en y voyant une leçon contre la propriété fermée et la crise actuelle née de l'appropriation sans limite. À propos de son prochain livre sur Fukushima (L'Équivalence des catastrophes, à paraître en mars, issu d'une conférence donnée par vidéoconférence à des Japonais), il décrit une interdépendance générale (centrale, mer, propriétaire privé, techniques, population, dimension internationale) et une « catastrophe générale » qui est celle de l'équivalence générale, expression de Marx pour l'argent, qui rase les différences de valeur au profit du prix ; il appelle à penser la valeur « absolue, singulière » de chaque existence, sans au-delà, ce monde pouvant être pensé, avec Aurélien Barrau, comme une pluralité de mondes ou de fictions, mais où il n'y a que l'existence.
Excerpts
“« La philosophie commence à un moment relativement précis, en gros au VIe siècle avant notre ère, et ça commence quand les dieux ont commencé à disparaître. [...] C'est là-dedans qu'arrive la philosophie, et la philosophie, c'est l'épreuve de l'autre. [...] Hors philosophie, ou avant la philosophie, on ne demande rien, on dit la vérité : c'est ce que dit le dieu, ou ce que dit le prophète, ou ce que dit l'empereur. »”
“« L'idée du don d'organes repose sur l'appel à la générosité, elle consiste à donner quelque chose qu'on possède. [...] La greffe nous apprend qu'il y a un échange, un partage, une interconnexion de nos corps. Ce serait mieux de parler de transmission de la vie plutôt que de don, et je trouve que c'est une excellente leçon quant à la propriété. »”
“« La catastrophe générale, c'est la catastrophe de cette équivalence générale, qui est le mot de Marx pour désigner l'argent, cette équivalence générale qui a rasé complètement toutes les différences de valeur. [...] Nous sommes en train d'apprendre une interdépendance de tous à l'intérieur du monde qui nous oblige à nous mettre devant la valeur absolue, singulière, de chaque existence. »”