Bobin, Christian
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Bobin décrit son texte comme né d'un « coup de tête » : un soir de Noël, jour de l'anniversaire de Soulages (24 décembre), il a sauté dans un TGV sans prévenir, jeté deux livres de poètes dans un sac, sans journal, « plus vite que le train », pour aller devant la maison du peintre dont le portail était fermé. Il ne pensait surtout pas écrire ensuite ; le livre naît de ce voyage où il dit avoir « réveillé tout un monde ». Il porte aussi La Nuit du cœur qu'il voulait lui offrir, sans y avoir pensé. Il commence par la voix de Soulages : sa première connaissance du peintre fut sa voix au téléphone, qui lui est restée « au centimètre près » ; une voix, dit-il, « c'est le monde entier repeint par la personne », elle se patine et se densifie avec le temps, elle dit « le meilleur de la personne » (c'est dans les paroles familières, « tu as passé une bonne journée ? », qu'elle est la plus éclairante, et ce sont ces « fils d'or » que la mort emporte). La voix de Soulages est pour lui une « bonté d'ours », une fierté de brin d'herbe, avec un étonnement d'être au monde, et rejoint l'outrenoir dont le peintre parle dans l'archive (le noir comme réflexion de la lumière, « un champ mental autre »).
Il distingue la voix de la parole (dont il se méfie comme d'une « vanité de lettres ») : Soulages parle peu, avec des mots « pesés comme des galets ramassés au bord d'une plage », et c'est cette économie qui fait la densité ; il y voit un mécanisme paradoxal, « par l'économie vient l'excès », la rareté et le peu dans lesquels l'immense peut resurgir, à condition que ce peu soit dense de temps, de solitude, de lecture, d'épreuve. Pour parler vraiment, il faut « amener le silence dans sa parole et le secret de sa vie », le faire « juste vibrer » sans le dire. « Il n'y a rien de pire que soi », ajoute-t-il : le pire adversaire est en nous (besoin de confort, de rassurance, d'aller du connu au connu), aggravé par une technologie qui favorise notre endormissement, ce que Kafka combattait dans son journal.
Après l'archive de François Cheng sur la rencontre (communication et communion, les solitaires comme ceux qui reconnaissent les vraies rencontres), Bobin dit qu'il faut avoir « avalé d'un seul coup sa naissance et sa mort » pour rencontrer quelqu'un, et décrit les gens très puissants comme revêtus d'un « manteau de laine de verre » qui est « la fin absolue de toute rencontre » ; il applique cette idée aux collectionneurs qui achètent les toiles de Soulages : l'œuvre « va chercher son client comme un voyou » et le force à être, parce qu'elle est « pas grand-chose », du noir, du goudron, un peu de lumière sur une surface, qui ramène à une « enfance première ». Le prix des tableaux est élevé, mais l'émotion, qui est « hors de prix », est accessible dans les musées, et si elle ne se produit pas, ce n'est pas la faute de l'œuvre. À propos du risque d'écrire, la douleur est d'abord celle de devenir « bête » aux yeux des autres, puis celle d'une « bête aux aguets » en chacun, un manque qu'il ne sait pas nommer, et écrire est une manière d'aller un peu plus vite qu'elle.
Avec l'archive de Claude Simon, il approuve l'idée d'écrire pour découvrir ce qu'on pense, et que ce qui se fait dans l'écriture dépasse ce qu'on avait voulu faire (« j'écris pour savoir ce que je pense ») ; la « splendeur » de chacun jaillit comme les eaux de Versailles quand on ouvre les fontaines. Il commente un passage de Pierre, virgule sur le portail fermé : « un refus est devant nous depuis notre naissance [...] l'amour c'est avoir assez de patience pour que cet obstacle sourie de notre ténacité » : ce refus est pour lui la somme des conventions et des obéissances reçues depuis le berceau, et la plus grande aventure est « de s'oublier soi-même » et d'aller vers l'autre, dont le vrai sourire est le portail qui s'ouvre. Il évoque son père, « les rayons du char du soleil », un homme à la bonté maladroite, « plus que parfait, vivant tout simplement », et conclut sur les nuages comme « grands maîtres », leçon de lenteur qui peut nous changer.
Excerpts
“« Les voix sont ce trésor que les gens vous donnent, même les avares, ce que la mort ne pourra capturer, ni une machine d'enregistrement. Car une voix, ce n'est pas que le souffle, les paroles, ni même les silences : une voix, c'est le monde entier repeint par la personne, comment depuis le berceau elle voit le monde, comment elle l'aménage ou le brûle. »”
“« Il est possible que chacun de nous, psychiquement, spirituellement, nous soyons comme des terrains toujours en danger d'inondation : inondations de mots, inondations de savoir inutile, inondations d'images aveuglantes. Et c'est dans la rareté, dans le peu, que l'immense a chance de revenir, de resurgir. [...] Encore faut-il avoir ramassé des cailloux : il faut que ce peu-là soit dense, dense de temps, de solitude, de lecture, de travail. »”
“« Un refus est devant nous depuis notre naissance, massif, taciturne, invisible. L'amour, c'est avoir assez de patience pour que cet obstacle, cette masse opaque, ce gardien des ténèbres, sourie de notre ténacité. [...] La plus grande aventure est peut-être de s'oublier soi-même, de négliger cette somme d'interdits qui est en nous, et d'aller vers l'autre. [...] Ce sourire, c'est le portail qui s'ouvre. »”