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Ernaux, Annie

romancière

Annie Ernaux - Entretien (L'Heure bleue)

Artesquieu · Aug 19, 2023

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Core ideas

Ernaux répond d'abord aux questions sur l'origine et l'âge : élevée dans une éducation catholique ferme, elle n'a jamais douté que ses parents soient les siens, tout en ayant souhaité des parents plus éduqués et parlant le français de l'école ; peu portée vers la psychanalyse, elle n'en a pas ressenti le besoin. Elle situe entre 45 et 60-65 ans la période de plénitude et de grande liberté, parle du corps qui s'alourdit, du sentiment du temps qui change (annonces à vingt ans sur le réchauffement, disparition d'artistes contemporains) et de la joie inattendue d'avoir des petits-enfants, dont une petite-fille de dix-huit ans qui lui apprend ce que pense une jeune femme d'aujourd'hui. Elle voit dans la pilule et l'avortement libre la « révolution du XXᵉ siècle », qui a changé le destin des femmes, et dans les jeunes femmes d'aujourd'hui une détermination à ne pas se laisser entraver.

Elle dit n'avoir pas « choisi sa vie » : choisir l'écriture à vingt ans n'a pas signifié tout quitter pour elle, et elle s'est accommodée de beaucoup de choses (enseigner jusqu'à la retraite, vivre à Cergy, avoir deux enfants). Ses livres s'imposent à elle plutôt qu'elle ne les choisit : certains sont suscités par des événements (la mort de sa mère pour Une femme, Passion simple parmi les textes nés d'un événement), d'autres sont des obsessions qui mettent des années à venir (La Place, Les Années, Mémoire de fille), avec le sentiment à la fois de devoir les faire et de ne jamais les faire. La mémoire est pour elle un puits sans fond, malléable et imprévisible, une « descente » dans un moment ou une personne, et elle redoute d'en perdre la vivacité ; elle préfère ne pas s'isoler complètement pour écrire (expérience de deux périodes d'isolement) et dit avoir besoin d'être « traversée par le dehors ». Elle évoque la « porosité », l'impression d'être une caisse de résonance, et l'image d'un spectacle de transpercement vu en 1945 qui l'a terrifiée.

Sur le langage, elle se dit « transfuge » (le patois et le français incorrect de son enfance, puis le français de l'école et de la littérature) et pense que la recherche du réel, difficilement atteignable, se situe dans cette interface : écrire ne coule pas de source. Son choix musical est le premier mouvement de la Symphonie n° 4 de Brahms, lié à un film de Buñuel sur la misère de l'Espagne (probablement Terre sans pain, d'après la transcription), au printemps 1967, à la mort de son père en juin et à l'idée du livre sur son évolution sociale. Elle lit des extraits de L'Atelier noir : l'écriture comme coercition, devoir moral, exhumation d'un passé douloureux, et manière de retarder le moment d'écrire ; elle évoque le sacrifice et le sentiment de gaspiller, évoquant la formule de Duras sur son « rendez-vous » avec l'écriture, et dit qu'elle trouverait terrible de ne plus pouvoir écrire, « une chaîne » non forcément choisie.

Hors littérature, elle dit couper la radio quand elle entend un candidat tenir un discours de haine de l'autre qu'elle juge inédit depuis les années 1960 (« la France aux Français », solution imaginaire), souligne que dans une élection la passion l'emporte sur la raison, indique qu'elle soutient Jean-Luc Mélenchon, dont elle trouve le programme précis, et se dit pessimiste mais espère une « lucidité » qui empêche de « choisir le pire ». Sur ses écrits, elle juge sévèrement son deuxième roman, une convention romanesque qui masque, face à Mémoire de fille où elle veut plonger dans l'année 1958 et la domination masculine ; elle prépare un nouveau texte sur les années 1958-1960 dont elle ne veut pas parler.

Excerpts

“« Mes livres, je n'ai pas toujours l'impression de les choisir. Le sujet dont je parle dans mes livres, j'ai l'impression d'être envahie à un moment par quelque chose. Je ne m'installe pas à ma table en disant : voilà, j'ai choisi de parler de... C'est beaucoup plus compliqué, ce sont les livres qui vous choisissent. »”

“« J'ai vécu dans un monde où l'on parlait beaucoup de parler populaire, de patois, de français incorrect, et puis il y a eu le langage de l'école, de la littérature, dans lequel j'ai plongé avec facilité et plaisir. [...] Il y a le réel de mon enfance, qui se disait avec d'autres mots, ou pas du tout, et c'est certainement dans cette interface que je me situe quand j'écris, ce qui fait qu'écrire ne coule pas de source chez moi : c'est vraiment une recherche. »”

“« C'est la révolution du XXᵉ siècle : la pilule et l'avortement libre. Ça a changé le destin des femmes, des hommes aussi bien entendu, mais pour les femmes... Tout ce qui concerne les femmes tend à être minoré ou invisibilisé. »”