Aglietta, Michel
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Core ideas
Aglietta explique que son intérêt de quarante ans pour la monnaie vient d'un désaccord fondamental de la théorie économique, qui n'a pas, contrairement aux sciences physiques, de « corps commun » accepté. La théorie dominante ne connaît que des individus qui connaissent leurs désirs et leurs biens (théorie de l'utilité) et aboutit à une monnaie inexistante ou « neutre » au-delà du très court terme. Il lui oppose une conception de la monnaie endogène, essentielle au fonctionnement même de l'économie (le crédit fait les dépôts), puis la valeur comme lien social, représenté par l'institution monétaire. Le paradoxe est que la théorie dominante n'a rien à dire dans les crises, quand la monnaie devient omniprésente ; lui-même s'est mis à ce travail après l'inflation des années 1970, que les monétaristes attribuaient à la seule faute de l'État alors qu'elle résultait de conflits de répartition et du choc pétrolier, et il dit être retourné pour cela à Keynes et à Marx. Christian Chavagneux souligne l'originalité : pour Jean Tirole (dont le livre sort le lendemain), la monnaie simplifie l'échange et c'est le marché qui la crée ; pour Aglietta, c'est une interaction sociale et politique qui crée la monnaie, et la monnaie qui crée le marché.
Les trois idées du livre sont donc que la monnaie institue l'appartenance à une collectivité ; que la finance a « confisqué » la monnaie ; et que la monnaie est consubstantielle à la souveraineté. Le crédit relève des promesses, non des biens, et doit être ancré dans le système des paiements, c'est-à-dire dans la capacité des dettes à être remboursées. Depuis les années 1980 (réponse monétaire à l'inflation), les débiteurs et les États ne peuvent plus « monétiser » leurs dettes de façon systématique, et la finance invente produits et acteurs nouveaux pour gérer ces dettes ; dans la logique capitaliste de « faire de l'argent avec de l'argent », elle monte aux extrêmes en cycles financiers. Le lien monnaie-finance est dual : la finance veut se passer de la contrainte monétaire, puis en a absolument besoin en situation de crise. À chaque crise, la dette globale ne redescend plus, de sorte que le processus empire ; 2008 est un paroxysme, « sûrement pas le dernier ». Sur la souveraineté, il rappelle que la monnaie frappée par la cité grecque (fin du VIe-Ve siècle avant J.-C.) est une valeur définie par le souverain et séparée de la valeur pondérale, d'où une longue continuité d'abstraction monétaire jusqu'à une logique purement sociale.
Sur le plan historique, Aglietta raconte la conjuration de Catilina comme crise d'endettement liée à une crise sociale et politique : à la fin de la République romaine, il faut beaucoup d'argent pour accéder au Sénat, les jeunes patriciens s'endettent (dette purement privée, sans institution financière), le pouvoir refuse toute annulation, et la guerre civile s'ensuit ; l'Empire d'Auguste arrive comme médiation supérieure qui admet que les dettes insolvables doivent être annulées. Chavagneux y voit un exemple de ce qu'une analyse purement économique ne saisit pas (dimensions politique et sociologique), et déplore que l'université n'enseigne plus que l'approche dominante. La crise de 2008 est reprise par la notion de liquidité : demande potentiellement illimitée (sans saturation, puisqu'on la veut parce que les autres la veulent), recherchée surtout quand l'horizon se contracte. Les banques centrales, face au gel du système des paiements en septembre-octobre 2008 (aucune banque ne prêtait plus à une autre), ont injecté des sommes « faramineuses » et évité les déflations et destructions de capital du passé ; mais la finance, ne repartant pas normalement vers l'économie réelle, a fait de cette liquidité un « jeu de casino », jusqu'à propager la crise vers les pays émergents endettés à taux zéro. Aglietta pense donc que la crise à venir sera plus puissante, mais que les banquiers centraux ne sont pas fautifs : l'excès de liquidité est la conséquence de l'excès de dette, non sa cause.
Sur la fin de l'argent liquide, il distingue la forme matérielle de la monnaie (billets de banque centrale) de la confiance dans l'ordre monétaire, qui est le processus fondamental ; le schéma centralisé de l'État-nation (acteurs, banques, banque centrale) n'est peut-être pas la forme ultime du système de paiements, comme l'indiquent les monnaies virtuelles et locales, qui sont encore des collectifs. Au niveau mondial, il n'y a pas de souverain universel, donc pas de vrai système monétaire international : le capitalisme s'étend aux frontières alors que le système repose sur une devise clé (le dollar), fragile par construction, source des grandes crises financières internationales. Plutôt que de demander « qui remplacera le dollar ? », il pense que le monde de la devise clé atteint ses limites et disparaîtra probablement au cours de ce siècle ; il cite la Chine (finance de long terme, banques de développement en réseau, multilatéralisme, proposition du gouverneur de sa banque centrale) et voit comme possibilité historique une transformation des droits de tirage spéciaux en liquidité universelle, avec une souveraineté à plusieurs niveaux. Il choisit pour terminer le final de la Symphonie Jupiter de Mozart (Jupiter, c'est la souveraineté à son sommet), et dit poursuivre comme lui la même logique toute sa vie.
Excerpts
“« L'économie n'a pas, contrairement aux sciences physiques, de corps commun d'acceptation. [...] Vous avez une théorie dominante qui dit : il n'existe que des individus, la société n'existe pas du point de vue économique. [...] Elle aboutit à faire que la monnaie n'existe pas, littéralement. [...] J'ai écrit cette théorie en disant : la valeur, c'est un lien social et non pas une caractéristique individuelle, et ce lien social est représenté par l'institution monétaire. »”
“« Qu'est-ce que c'est que la liquidité ? [...] Elle n'a aucune saturation, puisque c'est ce qu'on veut parce que les autres le veulent. [...] C'est la caractéristique même d'une crise : l'horizon se contracte vers le présent, et ce qui vous maintient dans une situation où vous ne pouvez pas être menacé de faillite, c'est l'argent pur, la liquidité. [...] Ces excès de liquidité sont venus après la crise financière : ils sont la conséquence de l'excès de dette qui a donné la crise, et non pas la cause. »”
“« Il n'y a pas de souverain universel, il n'y a pas d'État mondial ; en conséquence, le principe monétaire hiérarchisé ne peut pas se poursuivre à sa limite ultime. [...] Il faut pas poser le problème en disant : qu'est-ce qui va remplacer le dollar ? Mais dire que le monde de la devise clé atteint ses limites et probablement disparaîtra en ce siècle. »”