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Gracq, Julien

écrivain

Julien Gracq parle du Comte de Lautréamont

Artesquieu · Jan 25, 2023 · partial coverage

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Coverage note: full (transcription automatique approximative ; environ la moitié de l'enregistrement est composée de lectures de Lautréamont, résumées ici seulement quand Gracq les commente)

Core ideas

Gracq prévient d'emblée qu'il est « difficile et même dangereux » de parler de Lautréamont : on ne sait presque rien de sa vie et de sa mort, et l'œuvre est ambiguë à l'extrême, à la fois sommet du romantisme noir et texte qui « renferme sa propre critique », voire sa propre négation, par l'humour noir continuel. Les critiques s'accordent sur le génie de l'auteur mais divergent sur le sens : pour les uns, Les Chants de Maldoror sont une percée du subconscient, un jaillissement volcanique de sadisme enfantin, de cauchemars et de ressentiment, au point que certains ont prononcé le mot de folie ; pour d'autres, c'est une œuvre de lucidité, de réduction et de destruction (par l'ironie) du romantisme noir, peut-être même une tentative de négation du « mensonge littéraire ». Gracq refuse de trancher et note que le lecteur dispose devant ce texte d'une liberté rare : l'éclairage qu'il donne est « souverain ».

Il propose un éclairage par Edgar Poe, qui aurait laissé une œuvre à double versant séparée par un mur : les contes de cauchemar et de terreur, enracinés dans l'enfance (La Chute de la maison Usher, Ligeia, Bérénice, Le Chat noir), et le raisonneur infaillible des histoires policières et du « Principe poétique », qui prétend tout élucider. Lautréamont présente la même division, mais l'originalité tient à ce qu'il ne fait pas une œuvre double mais une œuvre à double sens : le romantisme exaspéré et le détachement par l'humour sont constamment concomitants, d'où le caractère déroutant et presque insaisissable du livre. Gracq voit dans le passage du rêve de l'enfance à la lucidité la démarche normale de la vie, mais chez l'homme ordinaire elle passe par la « maturité », conçue comme érosion des angles et conciliation molle des contraires ; chez Lautréamont, rien de cette usure : la poésie brute reste intacte, et la lucidité, projetée de l'extérieur sous forme d'humour, n'est pas corrosive mais un contrepoint qui en ravive l'étrangeté. Gracq interprète l'humour de Maldoror comme une conjuration personnelle, une défense instinctive contre une poésie envahissante, et le rapproche des fétiches et masques africains ou océaniens : des objets nés d'une participation intense, puis séparés de leur auteur, dont la force de suggestion passe intacte jusqu'à nous.

La substance « radioactive » de l'œuvre serait l'enfance conservée, non celle de la Bibliothèque rose mais « l'enfance terrible » (Maldoror apostrophe les hommes comme « enfants terribles ») : onirisme et glissement vers le cauchemar, « vitalisation » frénétique des images (le rêve actif de l'enfant projeté dans des animaux prédateurs, aigle, poulpe, requin, et dans des métamorphoses constantes), ressentiment contre les grandes personnes, cruauté foncière, obsession du bien et du mal, de la souillure toujours liée à la sexualité (livre scandaleux mais « extrêmement chaste » : la sexualité y est souillure, jamais érotisme, et suscite aussitôt des symptômes religieux). Quatre passages sont lus, puis commentés : le « rêve de l'omnibus » (l'enfant abandonné poursuivi par une masse informe, cauchemar de l'abandon par les adultes, que Gracq rattache à la vie d'interne de Lautréamont, venu très jeune d'Uruguay, interne au lycée de Tarbes puis de Pau, tout en précisant que c'est une interprétation personnelle) ; l'hymne au pou (agressivité de l'enfant transférée sur l'animal, et lyrisme oratoire, période classique, en « ode en prose ») ; la lampe et l'ange (vitalisation de l'image, thème obsessionnel de la chute de l'ange et sexualité très symbolique : le baiser de Maldoror déclenche la gangrène) ; enfin l'épisode de la rue Vivienne du sixième chant, où affleurent le roman noir parodique et une critique ironique du roman comme forme, signe de la défense permanente de Lautréamont contre sa propre poésie.

Excerpts

“« L'humour de Lautréamont n'est pas destiné, comme il apparaît quelquefois, à détruire sa poésie ou à la tourner en dérision à mesure. Il s'agit plutôt pour moi d'une sorte de processus de conjuration personnelle, d'une défense instinctive de Lautréamont qui l'isole de cette poésie envahissante qui le submerge constamment. Ce qui fait que cette poésie ne perd rien de sa virulence et passe jusqu'à nous à peu près complètement intacte. »”

“« Quant à la substance, disons radioactive, de ces chants de Maldoror, c'est l'enfance conservée qui donne à cette poésie toute sa vigueur. Mais attention : il ne s'agit pas de l'enfance de la Bibliothèque rose, il s'agit de ce qu'on peut appeler l'enfance terrible. [...] Il s'agit du monde noir de l'enfance. »”

“« La maturité est essentiellement amollissement des contours : c'est l'expérience qui adoucit les contradictions, qui use les angles, qui amène petit à petit à une sorte d'acceptation résignée. [...] Ce qui frappe chez Lautréamont, c'est un manque génial de cette maturité : il n'y a pas de trace de cette usure désenchantée de l'expérience. »”