Hunyadi, Mark
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Hunyadi se présente comme un philosophe moral qui tient ensemble réflexion systématique (il a fait sa thèse sur Habermas, dont il a traduit deux livres, et travaille en méta-éthique) et philosophie appliquée (bioéthique, clonage, biotechnologies), avec une critique des grandes théories morales, comme celle de Kant ou d'Habermas, qui perdent de vue « le point de vue des acteurs » : d'où sa morale contextuelle (2008), qui part du contexte où les acteurs sont immédiatement plongés, pour arriver à des principes également universalistes.
Le paradoxe moral de son livre : jamais l'éthique n'a été aussi présente dans la vie quotidienne, et pourtant nous subissons des modes de vie, des attentes de comportement qui échappent à tout contrôle éthique ou démocratique. Il donne des exemples : l'obéissance aux machines (le bip de la ceinture de sécurité, l'ordinateur qui ne nous laisse pas avancer), la nécessité de savoir s'orienter dans un monde technicisé pour s'intégrer socialement, l'évaluation généralisée (y compris dans des professions qualitatives comme la médecine, l'enseignement, la justice, avec burn-out et suicide au travail), le chariot de supermarché à pièce qui fait de nous des consommateurs dociles et utilitaristes, ou le téléphone portable désormais requis pour ouvrir un compte bancaire. Il ne s'agit pas d'un complot : c'est un fonctionnement systémique, sans pilote, que nous subissons comme un destin (la politique de crédit et l'innovation technologique, ou l'automobile, qui s'est imposée par toute une infrastructure, sans qu'une personne en soit responsable). Il critique aussi le discours de promesse des nanotechnologies, biotechnologies et post-humanistes (vie allongée, voire éternelle), qui coupe court à la réflexion sur le « pourquoi faire » et préfère prolonger la vie de l'individu qu'améliorer sa situation sociale.
La thèse centrale est que le libéralisme, avec son éthique individualiste des droits, est « le facteur immatériel le plus important dans la reproduction matérielle de la société » : il tolère tout ce qui arrive (un monde robotisé, marchandisé) pour autant que les droits individuels sont respectés, ce qu'il appelle un « conservatisme du fait accompli ». L'éthique se parcellise (éthique des affaires, du soldat, de la robotique, des cantines scolaires), chaque domaine veillant à ne pas faire de tort aux individus mais renonçant à juger la société dans sa totalité ; le principe de précaution aussi ne remet pas en cause l'emprise technoscientifique. D'où la formule : on a « sécurisé la roue du hamster », nous pouvons y tourner en toute tranquillité, et le triomphe de l'individu consacre le triomphe du système. Les styles de vie (Slow Food, décroissance, refus du portable ou de l'avion) sont des réponses individuelles, proches de « l'héroïsme moral », que le système tolère « sur un mode zoologique, chacun dans sa petite cage », mais sans impact politique ; la politique, elle, a déserté le monde (États impuissants face à la mondialisation).
Sa proposition est de créer une institution du commun, un « Parlement (virtuel) des modes de vie », au moins à l'échelle continentale et idéalement mondiale (il cite l'ONU des biotechnologies de Fukuyama, qu'il juge trop étroite), qui serait une chambre de réflexion sur le bien commun, dans l'esprit du bicamérisme (il évoque aussi le projet de De Gaulle pour le Sénat et le Conseil économique, social et environnemental), appuyée sur Internet pour la participation, avec la difficulté de la délibération, des experts et des citoyens à égalité, un pouvoir institutionnel de légiférer, sans prétendre désigner le « bon » mode de vie (pour éviter une « tyrannie du Parlement ») mais en garantissant leur pluralité. Il rappelle que les institutions s'inventent (les comités de bioéthique depuis les années 1980). Interrogé sur la force de l'action individuelle, il y voit surtout des symptômes d'un refus, qu'il faut cristalliser dans une institution, sachant que le système produit aussi des « affects joyeux » (nous aimons nos smartphones). Il commente enfin, en septembre 2015, le non grec au référendum et le rejet français de 2005, comme preuves que la démocratie est acceptée tant qu'elle ne dit pas non au système, et se dit « rêveur » mais pas utopiste : l'idéal est un retour aux origines de la démocratie.
Excerpts
“« L'éthique n'a jamais été aussi présente dans notre vie quotidienne qu'aujourd'hui : tout est contrôlé. Mais nous devons de plus en plus obéir à des machines. [...] Ce que j'appelle un mode de vie, c'est une attente de comportement : on attend d'être évalué, on attend que l'on s'auto-évalue. Ça pèse sur nous, sans qu'on ait aucune possibilité de l'orienter ou de le réorienter, et sans qu'on nous ait jamais demandé notre avis. »”
“« Le libéralisme tolère tout ce qui arrive, tout ce qu'on nous impose, pour autant que les droits individuels soient saufs. On pourrait avoir une société parfaitement juste d'un point de vue libéral et totalement détestable d'un point de vue social : un monde entièrement robotisé, entièrement marchandisé. L'éthique individualiste des droits est complice du système tel qu'il se reproduit. »”
“« Il faut une institution du commun, une institution qui soit à égale hauteur de ce qui détermine le système à être ce qu'il est. Je l'appelle le Parlement virtuel des modes de vie. [...] Il ne s'agirait pas de désigner un mode de vie, mais de permettre la réflexion sur nos modes de vie, de s'assurer que les modes de vie peuvent être pluriels. »”