Serres, Michel
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (les cinq émissions : enfance et guerre, philosophie et sciences, état du monde, espace et villes, amour)
Core ideas
Dans le premier entretien, Serres explique que l'on ne découvre les enjeux d'une œuvre qu'après coup (comme Balzac découvre le plan de La Comédie humaine après trente romans) et que trois expériences ont fondé sa pensée : l'enfance paysanne (une « ethnologie » personnelle, un parler occitan, un rapport au climat et aux saisons qui fait du passage du local au global un « opérateur philosophique », et le goût de Montesquieu et de la nature contre une philosophie qui ne parle que du langage ou de la politique) ; la guerre (d'Espagne en 1936 à la guerre d'Algérie, l'expérience du sang qui explique sa méfiance du militantisme, et le fait que, pour la première fois, les dirigeants occidentaux n'ont pas connu la guerre et les philosophes pas l'agriculture) ; et surtout Hiroshima, qui l'a fait quitter le scientisme pour la philosophie, car l'humanité découvrait une possible « mort globale ». Il rappelle l'étymologie commune de « paysan », « paysage », « païen » et « paix » (pagus) et insiste sur la fin de la société paysanne comme événement majeur du XXᵉ siècle.
Dans le deuxième, il présente la philosophie comme invention et anticipation (« philosophie de l'aube », non commentaire des textes canoniques) : les sciences ayant toutes fait leur révolution (mathématiques modernes, informatique, physique quantique, biologie moléculaire), il fallait reprendre l'« encyclopédie » à zéro, d'où ses allers-retours entre sciences et humanités ; il évoque le coût professionnel de cette liberté, critique l'engagement à la Sartre (l'inventeur de la pénicilline, pour lui, est plus « intellectuel » que le commentateur radiophonique de la guerre) et propose une philosophie du temps comme « percolation » plutôt que comme écoulement : trois temps mêlés (circulaire, entropique, évolutif) et une histoire ni linéaire ni progressive. Il plaide pour réconcilier « cultivés ignorants » (littéraires) et « instruits incultes » (scientifiques) dans Le Tiers-Instruit, et raconte l'incompréhension rencontrée par son rapport sur les nouvelles technologies, qu'il compare au passage de l'oral à l'écrit chez Platon.
Le troisième détaille la thèse d'Hominescence : sur une cinquantaine d'années, des mutations « tectoniques » de longue durée ont transformé la condition humaine (de 70 % de paysans à 2-3 %, espérance de vie passée de 25 à plus de 80 ans, rapport à la douleur, au corps, aux prothèses, libération des femmes, nouvelles technologies comparables au passage à l'écriture puis à l'imprimerie), avec leur ambivalence (« pour le meilleur et pour le pire », comme la télévision ou l'autoroute). Il la formule en « omnipotente impuissance » : les stoïciens séparaient ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas, mais la technique globale (objets-mondes comme la bombe ou le climat) nous fait dépendre de choses qui dépendent de nous, d'où l'enjeu de « maîtriser notre maîtrise ». Il ajoute que cette mutation ne concerne que l'Occident et que l'inégalité avec le reste du monde « se paiera un jour très cher ».
Le quatrième traite de l'espace et de la ville : disparition du paysan « paysagiste », écologisme comme trace de cette perte, « adresse » (directio, droit, rex) qui n'est plus liée à un lieu à l'ère du téléphone portable et du web, « non-lieu » semblable à la forêt de Robin des Bois, où un droit nouveau émergera de lui-même, usage familial réel du téléphone portable contre les discours alarmistes ; il fait ensuite l'éloge du mélange romain (contre la ville séparée en communautés), distingue la ville européenne centrée (la place) de la ville américaine en réseau.
Le cinquième s'achève sur l'amour : le mot « amour », seul à ne pas devenir « -eur » en français, serait une invention des troubadours, intermédiaire entre l'eros et l'agapè, avec une part de présence-absence virtuelle ; l'amour optimal serait une relation profonde et respectueuse qui laisse à l'autre sa liberté, entre cultures de la « rencontre » et cultures de la séparation (il cite la monade sans fenêtre de Leibniz), avec la bonne distance comme « contrat parfait ». Il commente enfin Mai 68 comme événement inexplicable pour l'analyse politique, signe d'un changement de monde, et dit pratiquer un « pessimisme de construction » : être lucide et donner aux petits-enfants des matériaux pour leur maison, car l'essentiel est que les idées passent.
Excerpts
“« On a surtout oublié le rapport extraordinairement profond qu'il y a entre paysages, paysans, païen et la paix. [...] Le mot paix est encore le même mot issu de pagus, qui a donné paysan, païen et paysage. [...] Le paysan était le premier sculpteur, ou peintre, ou dessinateur du paysage. »”
“« Notre problème aujourd'hui, ce n'est pas de maîtriser les choses, c'est de maîtriser notre maîtrise. [...] Nous dépendons de choses qui dépendent de nous, ce qui est paradoxal. »”
“« Je dis que le temps ne coule pas mais qu'il percole. [...] L'histoire n'est pas linéaire seulement, elle n'est pas progressive ou régressive, elle est mélangée : ici il y a des moments d'accélération, là des moments d'arrêt, là des régressions sévères. »”