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Marion, Jean-Luc

philosophe

Jean-Luc Marion - Entretien à propos de Derrida (Le don et l'impossible)

Artesquieu · Feb 25, 2023 · partial coverage

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Coverage note: full (transcription approximative ; plusieurs termes grecs et allemands sont mal retranscrits)

Core ideas

Marion place sa communication sous le signe de la dette et de l'amitié envers Derrida, dont il rappelle quelques rencontres (le « lisez donc Glas » d'une vieille conversation, la conférence de Jérusalem « Comment ne pas parler » en 1986, le débat de Villanova sur le don en 1997-1998). Il soutient que deux questions marquent les derniers travaux de Derrida, la théologie négative et le don, et qu'elles sont liées par « l'impossible », pensé comme finis, à la fois frontière et territoire. Sur la première, Derrida prend ses distances avec la théologie négative, entendue comme une « voie » vers une transcendance référentielle (Sauf le nom, Psyché). Marion objecte que chez Denys l'Aréopagite il y a trois voies et non deux : l'affirmation, la négation, puis une troisième, non prédicative, d'éminence ou d'hyperbole, où l'on passe de l'énoncé sur Dieu à la louange et à la prière. C'est la khôra (Khôra, Sauf le nom, Passion, 1993) qui sert à Derrida de limite : elle « ne donne rien », pas même le « il y a ».

Sur le don, Marion revient sur l'analyse de Donner le temps (1991) : le don semble impossible dès qu'il devient effectif, puisqu'il se détruit dans le cercle de l'échange et de la restitution. Marion insiste sur la précision que Derrida a apportée lors du débat de Villanova : il n'a jamais conclu qu'il n'y avait pas de don ; l'impossibilité porte sur l'apparaître du don comme tel, non sur le don. Il s'agit alors de savoir ce que la phénoménalité peut prendre en charge, et Derrida parle d'une « expérience de l'impossible », d'un désir de l'impossible comme condition du désir, sans que cette expérience passe par un phénomène. La question centrale devient celle des limites de la phénoménalité : peut-on éprouver ce qui contredit les conditions de possibilité du phénomène (ce que Marion nomme des « contre-expériences », ou phénomènes paradoxaux) sans que l'expérience se réduise à une disparition ? Derrida, lui, ne suit pas ce chemin, parce qu'il définit la phénoménologie par le « principe des principes » de Husserl (l'intuition, le remplissement, la présence), et pense que le don est étranger à l'horizon de l'économie, de l'ontologie, de la connaissance et du jugement théorique. Marion en fait le point de désaccord : les limites de la théorie métaphysique sont-elles aussi celles de la phénoménologie ?

La khôra serait la raison de ce refus d'élargir la phénoménalité : en préférant le « il y a » français, qui ne donne rien, à l'Es gibt allemand, qui donne, Derrida exclut le don de l'ultime instance du phénomène. Marion conclut par trois questions : le statut de la khôra comme énoncé « non métaphysique par excellence » ; la possibilité de récuser l'Es gibt de Heidegger, qui ne donne jamais un étant mais le temps ou l'être ; enfin l'ambivalence d'une position « critique », au sens kantien, où la révélation (Offenbarung) est précédée par l'ouverture de la manifestation (Offenbarkeit), alors que Derrida lui-même se dit « pas tout à fait convaincu » que la première soit soumise à la seconde, « peut-être l'inverse ».

La discussion approfondit plusieurs points. À une question qui voit dans le don une dialectique quasi hégélienne contaminée par la société marchande, Marion répond que, pour Derrida, le don disparaît dès qu'on reste dans l'échange (d'où la limite de Mauss, dont l'essai est sous-titré « l'échange dans les sociétés primitives »), et que le don est donc inintelligible dans l'horizon hégélien du retour. À l'objection qu'il traite la théologie négative comme une troisième voie, il précise qu'il ne s'agit pas de son interprétation mais de la tradition de Denys, que l'expression « théologie négative » est tardive (elle s'imposerait à partir du XVIIe siècle) et que, selon une règle d'histoire des idées, on nomme les choses lorsqu'on commence à les perdre (il en donne pour autre exemple l'analogia entis, jamais employée par Thomas d'Aquin). Un intervenant rappelle le lien du don et de la garde chez Derrida ; Marion reconnaît que la piste est légitime mais n'était pas dans le débat, et distingue le don du donné, dimension de toute la phénoménalité chez Husserl, dont le don ne serait qu'un cas. Le modérateur le relance sur le fait que Derrida écrit « Khôra » et non « la khôra », en nom propre, voire féminin ; Marion y voit au contraire la preuve que la question de la pluralité des sens se pose et dit se souvenir de discussions avec Derrida sur ce point. La séance se clôt sur l'idée qu'il faudrait consacrer un colloque à l'hyperbole chez Derrida, et sur la remarque d'un dernier orateur (sans doute Marion lui-même, l'attribution est incertaine dans la transcription) qui, revenu à la lecture de Derrida, est frappé par la cohésion profonde de son parcours, contre l'idée de tournants, jusqu'au retour final à la définition du phénomène.

Excerpts

“« Il s'agissait de relever l'impossibilité pour le don d'apparaître. Donc la question n'est pas tant [...] l'impossibilité ne porte pas sur le don, elle porte sur l'apparaître du don comme tel. Il s'agit donc d'une discussion sur ce que la phénoménalité peut prendre en charge. Derrida [...] aboutissait donc, si je comprends bien, à une impossibilité tout à fait remarquable et tout à fait précise : non pas l'impossibilité du don, mais l'impossibilité de la phénoménalité du don. »”

“« Ce que j'entends par phénoménologie, c'est le principe des principes, Ideen I, §24, qui implique finalement l'intuition, c'est-à-dire le remplissement de l'intuition, la présence de quelque chose. [...] Si vous reconnaissez la possibilité d'assimiler le don à un présent, alors vous ne pouvez plus définir tout phénomène comme phénomène de don. »”

“« Le propre du il y a, et donc ici Derrida accorde un privilège philosophique à la langue française, c'est que le il y a ne donne pas. Tandis que l'Es gibt donne, et la khôra ne donne pas. Même quand elle donne le lieu ou le temps, elle ne donne rien. Il est donc fondamental de préférer le il y a à l'Es gibt, parce que le il y a ne donne rien. »”