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de Duve, Christian

biochimiste, prix Nobel de physiologie et de médecine 1974

Christian De Duve - "Les Origines de la vie" au Colloque de Bruxelles (2005)

Artesquieu · Nov 15, 2024

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Core ideas

Christian de Duve part du principe méthodologique, qu'il présente comme une nécessité pour tout chercheur du domaine, que la vie est apparue naturellement par les seules lois de la physique et de la chimie — sans quoi, dit-il, le problème cesserait d'être un objet de recherche scientifique. Il retrace la chronologie connue : la Terre devient habitable il y a environ 4 milliards d'années, les premières traces bactériennes fiables datant de 3,6 milliards d'années, laissant une fenêtre de 400 millions d'années pour l'apparition de la vie. Deux découvertes structurent son exposé : d'une part, les briques élémentaires du vivant (acides aminés, sucres, bases azotées, acides gras) se forment spontanément dans le système solaire et probablement ailleurs dans l'univers ; d'autre part, tous les êtres vivants connus descendent d'un ancêtre commun universel unique (le LUCA), comme l'attestent l'universalité des molécules et mécanismes du vivant (protéines, ATP comme vecteur énergétique, code génétique partagé) et la phylogénie moléculaire. Il identifie une étape charnière entre ces deux jalons : l'apparition de molécules réplicables — vraisemblablement l'ARN, précédant l'ADN — qui introduit la continuité génétique, mais aussi, du fait des erreurs de copie inévitables, la variabilité, la compétition pour des ressources limitées et donc la sélection naturelle darwinienne.

Il consacre une partie substantielle de son exposé à discuter le rôle du hasard dans l'évolution, généralement présenté comme dominant (position associée à Jacques Monod et à la métaphore de Stephen Jay Gould selon laquelle rejouer la bande de l'évolution donnerait un résultat totalement différent). De Duve nuance cette vision : il souligne que la sélection ne peut agir que sur l'échantillon de variations qui lui est effectivement offert, et avance, par des calculs probabilistes inspirés du jeu de dés ou de la loterie, que sur des échelles de temps et de populations aussi vastes que celles de l'évolution, un échantillonnage suffisamment complet aurait pu se produire pour que la meilleure solution disponible finisse par apparaître — ce qui rendrait, selon lui, la sélection en partie « optimisante » et l'émergence de la vie, sous des conditions comparables, potentiellement reproductible ailleurs dans l'univers, même s'il reconnaît qu'aucune autre planète n'aurait pu connaître une histoire environnementale strictement identique à celle de la Terre. Il retrace ensuite les grandes étapes de l'évolution du vivant (vie unicellulaire pendant près de 3 milliards d'années, apparition de l'oxygène atmosphérique via la photosynthèse, émergence des cellules eucaryotes, puis des végétaux, des animaux et des vertébrés), avant de s'attarder sur le développement du cerveau comme phénomène le plus spectaculaire de toute cette histoire : une croissance essentiellement stable pendant 600 millions d'années jusqu'au cerveau du chimpanzé (environ 350 cm³), suivie d'une croissance exponentielle sur seulement 5 à 6 millions d'années dans la lignée humaine, jusqu'à plus de trois fois ce volume.

Dans les échanges qui suivent, Pascal Picq et Isabelle Stengers complètent cette analyse en identifiant les contraintes physiologiques qui ont freiné cette croissance cérébrale — l'étroitesse du bassin féminin liée à la bipédie, la nécessité d'une naissance prématurée du nourrisson humain, et le rôle de facteurs culturels comme la cuisson des aliments, bien plus riche en énergie disponible pour le cerveau que la nourriture crue. Isabelle Stengers relie explicitement ces contraintes anatomiques à l'apparition de l'accouchement douloureux chez l'espèce humaine comme sous-produit d'une pression de sélection ayant éliminé les grossesses trop longues, tandis que Pascal Picq rappelle que l'humanité actuelle constitue une branche isolée et non l'aboutissement inévitable d'une évolution dirigée — plusieurs espèces humaines coexistaient il y a encore 40 000 ans, et les bactéries demeurent aujourd'hui la forme de vie dominante sur Terre. De Duve conclut sa conférence sur une note de responsabilité : la sélection naturelle n'est plus seule aux commandes de l'évolution humaine, l'espèce ayant acquis la capacité d'influencer consciemment son propre devenir biologique et planétaire, sans certitude que la sagesse nécessaire à cette responsabilité ait été sélectionnée au même titre que l'intelligence. La discussion se referme sur une objection méthodologique à l'argument probabiliste de De Duve : contrairement à un ticket de loterie gagnant qu'on conserve et surveille, une innovation évolutive avantageuse pourrait tout aussi bien être anéantie par des circonstances extérieures sans rapport avec son avantage adaptatif — ce qui, selon l'intervenant, rendrait la probabilité d'une sélection réellement « optimisante » encore plus incertaine que ne le suggère l'analogie de De Duve.

Excerpts

“« Je prends comme hypothèse de départ que la vie est née naturellement [...] si l'origine de la vie n'est pas explicable en termes physiques et chimiques, elle ne devient plus un objet de recherche. »”

“« Vous jetez un dé 38 fois, il y a 99,9 chances sur 100 que le numéro 5 sorte au moins une fois [...] si ce genre de phénomène s'est produit dans l'évolution, tout change — on peut soupçonner que dans un certain nombre de cas, il y aura eu un nombre d'occasions suffisantes pour que la meilleure solution possible se trouve parmi l'échantillon offert à la sélection naturelle. »”

“« Quelque chose a changé dans les derniers millions d'années : la sélection naturelle n'est plus seule aux commandes, parce que nous, collectivement, les humains, nous avons acquis suffisamment de connaissance [...] pour influencer consciemment et volontairement l'évolution [...] la sélection naturelle a manifestement privilégié notre intelligence — a-t-elle privilégié au même titre la sagesse nécessaire pour gérer les produits de l'intelligence ? »”