Lenoir, Frédéric
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (un entretien d'environ vingt-cinq minutes ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres ; les passages incertains sont omis)
Core ideas
Lenoir explique s'être reconnu dans Goethe, disciple passionné de Spinoza, parce que son tempérament passionné a trouvé dans l'éclairage « presque géométrique » de nos passions un apaisement ; il dit avoir découvert Spinoza dans toute sa profondeur seulement cinq ans plus tôt et avoir écrit le livre pour transmettre cet apaisement (« le miracle »). Pour lui, Spinoza est « le Mozart de la pensée » : mort à 44 ans, ce fabricant de lentilles a changé notre regard dans les domaines du politique, de la métaphysique, de l'éthique et de la psychologie des profondeurs. Il est le premier philosophe des Lumières à défendre une démocratie fondée sur la séparation des pouvoirs politique et religieux et la liberté de conscience, mais surtout à affirmer qu'un système politique, même démocratique, ne fonctionne bien que si les individus travaillent sur leurs passions tristes (colère, peur, ressentiment), faute de quoi on peut élire des démagogues (Lenoir cite Hitler et Trump).
Il décrit l'« Éthique » comme un chemin de la servitude vers la liberté, de la tristesse vers la joie, autour de trois figures : le prêtre (la religion qui joue sur la peur pour exercer un pouvoir ; Spinoza, banni à 23 ans de la communauté juive d'Amsterdam, critique la Bible en montrant ses incohérences), le tyran (la monarchie absolue) et l'esclave (soumis à ses passions). Selon Lenoir, nos sociétés ont avancé sur les deux premiers, mais pas sur l'esclavage de nos passions : nous croyons avoir un libre arbitre alors que nos affects et nos idées erronées nous meuvent. Il explique que le Dieu de Spinoza n'est pas celui des monothéismes mais la Nature entière (pensée et étendue), immanent, panthéiste : Spinoza serait athée à l'égard du Dieu transcendant et théiste à l'égard d'un Dieu immanent. Il discute la thèse de Robert Misrahi (selon laquelle Spinoza ne serait qu'athée par prudence) et l'hypothèse de l'origine marrane, en soutenant que Spinoza est sincère et que tout son système (déterminisme) repose sur cette définition de Dieu ; il rapproche cette conception du Vedanta non dualiste et évoque le rôle de l'ancien jésuite Van den Enden (latin, humanités, Descartes, idées démocratiques).
Il présente ensuite l'anthropologie de Spinoza : pas de dualité corps/âme (une même réalité à deux facettes), mais une dualité entre tristesse et joie ; l'éthique consiste à faire collaborer corps et esprit pour passer des affects tristes aux affects joyeux ; la raison seule ne suffit pas, il faut mobiliser les affects et, pour les questions ultimes, l'intuition (les trois genres de connaissance : imagination, raison, intuition). Le conatus (l'effort de chaque être pour persévérer et croître) est la loi fondamentale du vivant (il cite Damasio), et la liberté, selon lui, est « l'intelligence de la nécessité » : tout est déterminé, mais on a une marge pour aller vers la joie. Le désir est premier : nous ne désirons pas une chose parce qu'elle est bonne, nous la jugeons bonne parce que nous la désirons. L'émission replace Spinoza dans le retour actuel de l'intérêt pour les affects (Damasio, Lordon) et Lenoir conclut que Spinoza réconcilie corps et esprit, éclaire la psychologie des profondeurs et surpasse bien des livres de développement personnel.
Excerpts
“« La liberté, c'est l'intelligence de la nécessité : c'est arriver à comprendre que nous sommes conditionnés. En comprenant que nous sommes conditionnés, on se libère de ce conditionnement, ce qui ne nous empêche pas d'être joyeux. »”
“« Nous ne désirons pas une chose parce qu'elle est bonne, mais nous estimons qu'elle est bonne parce que nous la désirons : c'est le désir qui est à l'origine de tout, et donc le désir va créer les valeurs. »”
“« La vraie dualité dans l'être humain, ce n'est pas du tout une dualité entre le corps et l'esprit, c'est une dualité entre la tristesse et la joie. Et le corps et l'esprit doivent travailler ensemble pour nous faire passer de la tristesse à la joie. »”