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Nubukpo, Kako

économiste, ancien ministre togolais, auteur de « L'Urgence africaine : changeons le modèle de croissance », Odile Jacob

Kako Nubukpo - Entretien (Le tabou protectionniste)

Artesquieu · Jun 9, 2022 · partial coverage

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Coverage note: full (transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres ; les noms et chiffres douteux sont signalés ou omis)

Core ideas

La question posée est de savoir si les pays africains, qui concentrent désormais la moitié de l'extrême pauvreté dans le monde selon la Banque mondiale, devraient recourir au protectionnisme comme étape du développement. Nubukpo décrit une « croissance sans prospérité » : les chiffres de croissance africaine sont bons depuis vingt ans, mais volatils (matières premières exportées sans transformation), peu inclusifs (secteur minier à forte intensité capitalistique) et peu redistributifs (systèmes fiscaux peu performants). Mouhoud note que le même schéma se retrouve en Afrique du Nord et au Moyen-Orient (faible taux d'activité, échec à remonter les filières). Face au discours du FMI, relayé par Christine Lagarde, selon lequel le libre-échange est la condition du développement, ils plaident pour le pragmatisme : les conditions théoriques du libre-échange ricardien sont strictes, un libre-échange entre économies hétérogènes est « la liberté du loup dans la bergerie » (un producteur de riz américain produit en une heure 400 fois plus qu'un producteur sénégalais), les pays développés gardent des pics tarifaires et des subventions (coton américain, PAC) et il faut protéger graduellement des « industries dans l'enfance » (le protectionnisme de Hamilton et de Friedrich List, dont un texte de 1840 est lu à l'antenne ; l'Angleterre du XVIIe siècle et l'industrie de la laine).

Ils reviennent sur les plans d'ajustement structurel : une bonne gouvernance nécessaire, mais une « plongée sans filet de sécurité » dans la mondialisation néolibérale, des politiques de court terme qui ont laissé l'embryon d'État social, tandis que les pays d'Asie du Sud-Est et d'Amérique latine ont libéralisé graduellement. Nubukpo estime que l'aide ne fait pas obstacle au développement (elle comble l'écart entre épargne et investissement, l'épargne privée et publique étant faible) mais installe des « dirigeants offshore » tournés vers les bailleurs ; Mouhoud insiste sur les institutions et la démocratie. Ils comparent l'Éthiopie (sous-traitance chinoise, zones économiques spéciales) et le Nigeria (tarif douanier de 20 % à 50 %, riz, manioc, mais risques pour l'industrie pharmaceutique) et plaident pour un protectionnisme ciblé, progressif et sectoriel, d'abord agricole (Nubukpo cite 37 000 dollars de subventions par producteur américain contre 46 dollars par producteur tanzanien). Mouhoud met en garde : la protection peut nourrir un capitalisme de connivence et la rente (études sur l'Égypte et la Tunisie), d'où la nécessité de transparence, de redevabilité et d'élites mieux formées, qui, selon la triade loyauté, défection, prise de parole (Hirschman, nom déformé dans le transcript), quittent ou protestent quand elles n'ont pas leur place.

Sur les relations Nord-Sud, ils critiquent des accords asymétriques (la « roue de vélo » entre l'Europe et des pays du Sud qui échangent peu entre eux), les flux de capitaux qui quittent l'Afrique plus que l'aide qui y entre, l'accaparement de terres, et la nouvelle théorie du commerce international (les avantages comparatifs peuvent être construits, comme en Corée du Sud avec les chaebols ; Nubukpo cite le cas de Glencore au Zimbabwe et les prix de transfert) ; ils rappellent que depuis les accords de l'OMC de 1995 (droits de propriété intellectuelle, « questions de Singapour », services) l'espace de rattrapage technologique est plus étroit qu'à l'époque de l'Asie de première génération, et que le paiement mobile inventé en Afrique est capté par de grandes firmes. À propos de la zone de libre-échange continentale africaine (commerce intra-africain de 15 % contre 70 % en Europe), Nubukpo juge qu'il faut passer des promesses aux réalisations et identifie trois défis : alimenter le marché par l'offre locale (règles d'origine d'au moins 50 % de contenu local, faute de quoi ce serait une « recolonisation »), des mécanismes de transfert entre pays gagnants et perdants, et la crédibilité des sanctions (les douanes parallèles en Afrique de l'Ouest malgré la libre circulation). Mouhoud ajoute le « bol de spaghettis » d'accords bilatéraux et plaide pour une intégration Sud-Sud à la manière du Mercosur avec un État stratège. Nubukpo conclut en se disant « pessimiste actif » : on peut avoir à la fois une politique industrielle et une libéralisation concertée.

Excerpts

“« C'est ce que j'appelle une croissance sans prospérité : les chiffres de croissance africaine sont très bons sur les vingt dernières années, mais c'est une croissance volatile parce que fondée sur l'exportation des matières premières, peu inclusive, et très peu distributive parce que les systèmes fiscaux ne sont pas très performants. »”

“« Quand les nations qui échangent ont des structures productives totalement hétérogènes et différenciées, faire une zone de libre-échange, c'est un peu la liberté du loup dans la bergerie. [...] Ce qui compte, ce n'est pas la protection pour la protection, mais le dispositif d'incitation pour mettre en œuvre graduellement à la concurrence internationale des secteurs qui peuvent la supporter. »”

“« Les Africains aiment célébrer les promesses ; il serait temps qu'on célèbre des réalisations. Moi, les discours, c'est bien, mais je préfère les actes. »”