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Fourcade, Dominique

poète

Dominique Fourcade - Entretien (Du jour au lendemain)

Artesquieu · Oct 28, 2023

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Core ideas

Fourcade présente Manque comme un livre d'élégies pour des morts de sa vie, et pourtant avant tout un « livre d'écriture », un événement d'écriture où il a cherché à inventer de nouvelles formes. Il refuse l'idée que ses livres soient interchangeables : chacun est un volet indispensable de l'ensemble, qui dit parfois la même chose mais toujours d'une façon différente, et celui-ci est si différent qu'il a demandé qu'on ne l'inscrive plus comme « du même auteur » dans la liste de ses ouvrages. Le sujet moteur reste le sujet d'écrire, mais « qui est celui qui écrit ? » : il raconte avoir pris conscience, vers 2010, d'une sorte de « décès au monde », un événement plus métaphysique que biologique, qu'il a dû écrire dans le texte « Deux silences », axe de rotation du livre et texte le plus dur qu'il ait jamais écrit, parce que dire cette chose à autrui lui donne une existence irréversible.

Il décrit l'écriture comme n'étant pas faite pour remédier à la douleur mais pour l'exprimer, et, en l'exprimant, la créer, l'accroître, l'aiguiser, « multiplier » sa force : si l'on dit « je t'aime » en écrivant, on aime plus fort, de même pour « tu me manques ». Pas de catharsis, donc, mais l'écriture comme intensification, qui fait entrer jusqu'aux choses heureuses dans la douleur ; il parle de la joie d'écrire au cœur d'un monde composé de mort et d'amour, et trouve son livre « illicitement joyeux ». Le titre lui-même est arrivé en dernier, à la fin du texte d'ouverture, après qu'il avait même demandé à son éditeur de publier un livre sans titre.

Il évoque la difficulté qu'il a eue à écrire sur les morts : pour un premier proche mort, il n'a pu écrire que quelques mots, puis a découvert, au décès d'une amie libraire, une nouvelle possibilité (un poème publié sur une simple feuille), vécue comme un événement comparable à une première fois. Les élégies sont nées pour la plupart juste après chaque décès, sauf celle d'un peintre ami écrite trente ans plus tard. Il avoue sans honte une certaine « indécence » : écrire pendant l'agonie d'une proche, avoir demandé à son éditeur de reculer la parution pour pouvoir écrire l'ultime élégie, et même avoir écrit sur un ami vivant « comme s'il était mort » pour entrer dans le bon état d'écriture, ce qui lui fait dire que l'écriture est aussi un théâtre et un jeu de rôle, dont la validité se juge au résultat. À l'objection d'être un « vautour » plutôt qu'un albatros, il répond qu'il se nourrit certes du souffle de ceux qui meurent, mais qu'il se consume aussi, et que se mettre dans le souffle d'un être qui meurt est un exercice d'écriture.

Parmi ses influences, il cite Bossuet (ses oraisons funèbres), Chostakovitch, qui a libéré son système de sons et de rythmes, et Joubert, dont une ligne déformée lui a donné la « forme » du livre. Il note l'apparition inattendue de parties romanesques, de traits autobiographiques qu'il n'aurait jamais osés plus tôt, et compare le livre à une chorégraphie, influencé par les œuvres de Merce Cunningham et de Pina Bausch, morts presque en même temps. Il confie aussi un sentiment de vertige : de tous ses livres, c'est celui qui le laisse « avec absolument rien », seulement un vide que l'écriture rend plus grand et plus aigu, et il ne sait pas ce qu'il écrirait si l'un de ses plus intimes mourait.

Excerpts

“« L'écriture n'est pas faite pour remédier à la douleur, elle est faite pour l'exprimer, et l'exprimant elle la crée, elle la rend plus aiguë, plus dévastante, et surtout elle fait que plus rien n'échappe à son expression, même les choses heureuses rentrent dans cette douleur. [...] Si on dit "je t'aime" en écrivant, on aime encore plus fort. Et si on dit "tu me manques", "tu n'es plus là", on le dit encore plus fort dans l'écriture : c'est pas une addition, c'est une multiplication de force. On crée le manque en le disant. »”

“« Pendant qu'elle mourait, j'étais au désespoir de sa mort, et dans la nausée de l'écriture qui se formulait. [...] Il faut pas s'inventer, il faut pas non plus le nier : ça fait partie d'un certain enfer en quoi consiste aussi le métier d'écrivain. »”

“« De tous les livres que j'ai publiés, il est celui qui me laisse avec absolument rien, mais rien. [...] Il y a des êtres, il y a des disparus, et des disparus, c'est vraiment pas comme s'ils étaient encore là, et il y a le vide qu'ils laissent, et le vide que l'écriture rend encore plus grand et encore plus aigu ; mais ce vide, ce n'est pas un plein. »”