Cixous, Hélène
▶ Watch on YouTubeCore ideas
Deleuze développe le concept central de « forme marchande de la littérature » : tout texte littéraire s'inscrit dans un code (la langue, les conventions du genre) qui en fait une marchandise circulant selon des règles définies — le roman familial (père, mère, culpabilité œdipienne) en étant l'exemple paradigmatique chez un auteur comme Proust (la mère, la Madeleine de Combray). Mais les grandes œuvres fonctionnent selon lui comme des « colis piégés » : sous cette forme codée circule quelque chose de tout à fait autre, des « flux » ou « lignes de fuite » échappant au code — illustré chez Kafka, dont la forme marchande est la lettre au père, mais qui fait passer dessous des devenirs inhumains ou végétaux (la sexualité comme « affaire de plante ») ; il situe l'acte de naissance de ce mécanisme dans le roman anglais (Tom Jones), la littérature française étant selon lui structurellement plus « sage » et codée que la littérature anglo-américaine. Il propose que le rire soit le signe même de cette percée : rire, c'est réagir à un décodage, assister à l'écoulement de quelque chose d'incodable — le grand rire nietzschéen.
Il développe une opposition entre la culture ancienne, fondée sur la mémoire et la capitalisation totalisante de l'œuvre (dont la psychanalyse et le marxisme partagent selon lui la logique), et une contre-culture émergente fondée sur l'oubli productif (citant l'expression de David Cooper sur le « Tiers Monde intime » de chacun) et sur l'expérimentation par opposition à l'interprétation — la culture bourgeoise fonctionnant structurellement comme une « machine à interpréter » (« qu'est-ce que ça veut dire ? ») que la psychanalyse ne fait que renforcer plutôt qu'inventer. Il oppose à ce titre deux histoires de l'oppression intellectuelle qu'il a lui-même vécues comme philosophe : l'ancienne, l'histoire de la philosophie qui écrasait toute création sous l'obligation d'avoir lu Platon et Kant ; la nouvelle, plus technocratique, l'épistémologie, qui écrase la création au niveau du concept lui-même — jugeant que les « retours » (retour à Freud, retour à Marx) sont des manières de « colmater les brèches » plutôt que des relectures fécondes, et pronostiquant que « c'est foutu » pour la lecture classique de ces auteurs.
Il développe sa thèse la plus polémique lors d'un échange tendu avec un étudiant défendant une lecture lacanienne : la psychanalyse serait structurellement conçue pour empêcher la « production d'inconscient » plutôt que pour la permettre, l'inconscient n'étant jamais selon lui quelque chose de « déjà là » à interpréter (renvoyant à l'enfance, au père) mais quelque chose à produire activement, y compris dans les poussées révolutionnaires ; il illustre ce mécanisme de blocage institutionnel par l'exemple d'un enfant en institut spécialisé dont le moindre geste (casser un carreau) est immédiatement renvoyé à l'interprétation d'un psychothérapeute plutôt que laissé à son sens propre. Il revendique un « droit à l'incompétence » face à l'objection selon laquelle il n'aurait pas l'autorité clinique pour juger la psychanalyse, s'intéressant plutôt à ce qu'il nomme le « sous-prolétariat de la psychanalyse » — des jeunes de 25 ans déjà engagés dans des analyses interminables sans voie de sortie.
Hélène Cixous, intervenant après cet échange, dit lire Freud avec plaisir mais refuse toute prétention orthodoxe (n'ayant jamais suivi de cure ni de cours de psychanalyse), et développe sa propre pratique d'écriture quotidienne comme une activité accessible à tous, sans besoin de matériel (contrairement au cinéma dont elle rêve), nourrie par une production onirique qu'elle dit vitale et par un rapport ludique, érotique et ironique à sa propre matière (le langage, le corps). Elle rejoint Deleuze sur la critique du désir compulsif d'interprétation qu'elle observe jusque dans le Mouvement de libération des femmes (MLF), qu'elle juge décevant à cet égard, « devenu une sous-section de l'École freudienne » plutôt qu'une machine anti-interprétative, tout en nuançant l'espoir déposé par Deleuze dans la jeunesse par un espoir spécifiquement porté, selon elle, par les femmes — plus lent et plus difficile à réaliser, du fait de leur position dans un système à dominante masculine de longue date.
Le séminaire se referme sur une réflexion collective, initiée par un étudiant, sur le sens même d'enseigner la littérature et la philosophie à Vincennes : Cixous y voit une contradiction persistante entre sa position institutionnelle rémunérée et son ambition de parler « le plus aventureusement possible », reconnaissant ne jamais avoir tranché la question de la valeur de cet enseignement universitaire hors normes (Vincennes ayant, dit-elle, la particularité de ne pas préparer aux concours), et concluant que la discussion menée ce jour-là a fini par disloquer toute frontière entre littérature, philosophie, ethnologie et psychanalyse au point de ne plus pouvoir être étiquetée d'aucun nom disciplinaire.
Excerpts
“« Les grands auteurs [...] pensaient piéger le colis, c'est-à-dire à travers cette forme marchande faire passer quelque chose de tout à fait autre [...] c'est-à-dire ce que j'appellerai par commodité des flux, des trucs qui coulent là à travers des codes, [qui] s'échappent aux codes — des espèces de lignes de fuite. »”
“« L'inconscient, il n'est jamais là — à la lettre, il n'est jamais donné, l'inconscient c'est quelque chose à produire [...] tout est organisé pour que l'inconscient ne puisse pas être produit. La littérature sous les codes, la littérature-flux, c'est ça aussi : de la production d'inconscient. »”
“« J'écris énormément, j'écris pratiquement tous les jours [...] c'est un moyen d'expression parmi bien d'autres qui est parfaitement accessible, on n'a pas besoin de caméra [...] c'est par excellence l'art populaire, si seulement on pouvait le donner à tout le monde, s'il n'y avait pas d'interdit sur l'écriture. »”