Merleau-Ponty, Maurice
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full - plusieurs émissions enchaînées, chacune ouverte par un texte de présentation de Charbonnier ; transcription automatique de qualité moyenne, la fin est coupée en pleine phrase.
Core ideas
Charbonnier part d'une question de « non-philosophe » : tout le monde prétend aller « aux choses mêmes », alors le philosophe et l'homme ordinaire peuvent-ils dialoguer ? Merleau-Ponty raconte une vocation sans drame. Jusqu'en seconde, il s'intéressait surtout au football. En classe de philosophie au lycée Janson, il est saisi dès les premières leçons par son professeur Rodrigues, athée scrupuleusement juste qui se suicidera à Biarritz en 1940. Il en retient une question qui ne le quittera plus, celle d'autrui et de l'incarnation : comment un esprit en connaît-il un autre à travers un corps visible ? Il conçoit d'emblée la philosophie non comme un système de concepts mais comme l'élucidation de ce que nous vivons de plus concret, une tentative proche de l'art pour mettre en mots ce qui passe pour inexprimable. Il attribue cette sérénité à une enfance heureuse : il ne s'est jamais senti « de trop ». Il compare ses étudiants de la Sorbonne, plus blasés et adultes plus vite mais moins indépendants, à sa propre génération.
Les souvenirs de l'École normale montrent un jeune rationaliste étroit. Il reproche à Simone de Beauvoir de lire Proust, qu'il juge alors une pensée « seconde », et se passionne pour Hamelin, qu'elle juge avec plus de justesse « un bon livre, pas un grand livre ». Il cherche en vain toute une après-midi une première vérité plus rigoureuse que le cogito. Il rencontre Sartre lors d'une bagarre de normaliens où celui-ci s'interpose pour le défendre, et le décrit gai, chantant, bon et simple, loin de l'image de l'auteur de La Nausée. Ils ne se rapprochent que pendant la guerre, en fondant le petit groupe et journal clandestin « Socialisme et liberté ». Merleau-Ponty retrace comment Sartre, d'abord très individualiste (« pour chacun c'est tout pareil »), a été conduit par la guerre à penser le collectif et autrui. À la Libération, Les Temps modernes se donnent pour tâche de déchiffrer l'histoire en train de se faire, en replaçant la littérature dans la totalité de la vie sociale. Il se dit réservé envers la « littérature engagée » : toute grande littérature est engagée d'une manière ou d'une autre, et le mot a été compris de travers comme un esprit partisan.
Les émissions suivantes portent sur la politique. Humanisme et terreur (1947), parti d'un article sur Le Zéro et l'Infini de Koestler, voulait comprendre pourquoi Boukharine, sans être espion, a accepté sa condamnation. Il y voit l'« honneur révolutionnaire » d'un opposant pour qui l'État socialiste en construction a valeur absolue, et le stalinisme comme la transformation de la synthèse marxiste en alternative (« ou bien vous êtes fidèle, ou bien vous êtes un traître »). Merleau-Ponty souligne qu'il n'a jamais conclu comme les communistes. Il décrit un « chassé-croisé » avec Sartre : d'abord plus proche des communistes que Sartre, il s'en éloigne au moment où Sartre s'en rapproche, ce qui mène à son départ des Temps modernes en 1953 et à Les Aventures de la dialectique (1955). La divergence lui paraît philosophique : la liberté sartrienne fait face au monde, alors que lui s'intéresse au lien de l'esprit avec le corps et la société. Sa thèse est que la dialectique marxiste, faite pour dépasser les oppositions, s'est dégradée en pensée antithétique. Il conclut à un échec du marxisme, qui a cru incarner toutes les valeurs dans le prolétariat puis dans le parti, et se replie provisoirement sur la démocratie parlementaire, seul régime qui admette une opposition.
Merleau-Ponty défend ensuite l'idée que le philosophe n'est jamais manichéen : il opte comme tout le monde, mais cherche à comprendre l'adversaire, comme Hegel justifiant relativement chaque moment de l'histoire. Il cite Alain (le courage et le pardon au front, la peur et la haine à l'arrière) et une anecdote de Lénine refusant d'écouter Beethoven pour rester impitoyable. Refusant l'étiquette d'« existentialiste athée », il rapproche les tensions du catholicisme de celles du communisme : écart entre une philosophie officielle thomiste et une pensée vivante plus immanentiste, encycliques qui frappent l'élite théologique, fin des prêtres-ouvriers. Il voit derrière ces conflits l'oscillation chrétienne entre transcendance et immanence. Il diagnostique une époque où tout est lié mais « pour dépérir plutôt que pour croître ». Les adversaires (bolchevisme et anti-bolchevisme) s'y ressemblent et paralysent la pensée, d'où son appel à une « ouverture » qui pense les antagonistes au lieu de les regarder se battre. Les dernières émissions évoquent ses voyages pour l'Alliance française en Afrique équatoriale, au Congo belge, en Rhodésie, au Kenya et à Madagascar. Il y découvre une humanité commune au cœur même des différences. Il y résume sa conférence sur le sous-développement, nourrie du Tiers Monde de Georges Balandier : l'Occident a bénéficié d'une chance historique non reproductible, la planification soviétique n'a pas été une solution rationnelle, et l'association politique des territoires à la métropole offre une garantie plutôt qu'une solution.
Excerpts
Merleau-Ponty sur sa conception de la philosophie, découverte dès la classe de philo :
“la philosophie m'est apparu d'emblée comme quelque chose d'extrêmement concret pas du tout comme construction de concept de système mais plutôt comme expression élucidation explicitation comme vous voudrez dire de ce que nous vivons tous et de ce que nous vivons de plus concret [...] j'ai conçu la philosophie comme non pas du tout comme un drame dès ce moment là mais plutôt comme enfin comme quelque chose d'assez apparentés en somme à l'art si vous laisser dire comme une tentative d'expression rigoureuse de faire passer en mots ce qui d'ordinaire ne se met pas en mots et ceux qui même quelquefois est considéré comme de l'ordre de l'inexprimable”
Sur le philosophe qui n'est pas manichéen :
“je pense que le philosophe n'est pas manichéen il n'y a pas de philosophes manichéen [...] ce qui définit évidemment le philosophe c'est toujours l'idée est que l'on peut comprendre l'autre on peut comprendre l'adversaire la philosophie ne serait pas ne serait pas ce qu'elle est s'il n'y avait pas chez les philosophes cette intention non pas seulement de se poser mais de comprendre ce qui n'est pas eu et de comprendre aux besoins ce qui les contredit”
Ce que le voyage lui apprend de l'unité humaine :
“la valeur universelle de la notion d'homme est un lieu commun mais ce que le voyage vous apprend c'est précisément à ce plaisir l'humanité notre commune participation à l'humanité en pleine différence [...] cet extraordinaire impression de croiser un regard un regard qui n'est absolument pas un regard habitué à vous déchiffrer [...] l'étonnement et en même temps une intelligence immédiate du sens de mes attitudes un geste un sourire edit immédiatement compris”