Ernaux, Annie
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Ce document radiophonique suit Annie Ernaux sur cinq jours, du lundi où elle apprend son invitation à « Apostrophes » (pour son livre La Place, paru chez Gallimard) jusqu'au lendemain de l'émission, diffusée le vendredi 6 avril 1984. Dès l'annonce, elle décrit un sentiment de « grande paix » et de consécration existentielle : après dix ans d'écriture, elle estime n'être « pas écrivain officiel » tant qu'elle n'est pas passée à l'émission, comparant l'épreuve à venir à une première communion (avec sa « retraite » de préparation) et évoquant un rêve où une autre femme — qui n'est autre qu'elle-même — parle à sa place avec Pivot. Elle détaille les jours précédents consacrés à lire les livres des autres invités, à réfléchir à la manière de résumer son propre livre (qu'elle juge difficile à raconter car non narratif), et à observer méthodiquement les codes de comportement des invités habituels d'Apostrophes (bien coiffées, ne se coupant pas la parole, un « naturel » qu'elle juge être une pure « farce » de représentation mondaine).
Elle exprime une angoisse spécifique liée à son origine sociale face aux quatre autres invités du plateau, tous des écrivains chevronnés issus de milieux bourgeois évoquant leur jeunesse (Jacques Brenner, Alain Bosquet, Georges-Emmanuel Clancier, François Maspero) : elle se compare à « la femme de ménage qui arrive », leur univers et le sien ne s'étant, selon elle, jamais rencontré — ce décalage constituant précisément le sujet de son livre, centré sur le café-épicerie de son père. Elle explique son choix délibéré de refuser le roman pour raconter la vie de son père, jugeant que romancer aurait été une « trahison » embellissant une existence de nécessité pure (père quittant l'école à 12 ans, ouvrier, puis tenancier d'un petit commerce insuffisant pour vivre jusqu'en 1945) ; elle revendique au contraire une écriture « plate », fondée sur la mémoire scrupuleuse des mots et phrases entendus dans son enfance, jugés révélateurs des limites imposées par ce monde (« on n'est pas malheureux, il y a plus malheureux que nous »).
Elle relate ses préparatifs matériels et psychologiques dans le détail : les conseils contradictoires de son entourage (son mari l'exhortant à « occuper le terrain », d'autres à rester calme), le choix vestimentaire longuement pesé pour trouver une « correspondance » entre sa tenue, son livre et son image (rejet d'une robe trop habillée, choix d'une jupe noire familière), l'hésitation à aller chez le coiffeur qu'elle vit comme une contradiction presque comique avec le sérieux de son propos. Elle compare explicitement l'expérience à un rite de passage cérémoniel (mariage, première communion) marquant un avant et un après irréversibles, tout en évoquant son soulagement de pouvoir, en écoutant la Passion selon saint Matthieu de Bach (musique qu'elle a découverte après la mort de son père, qui ne l'aurait jamais comprise), relativiser l'enjeu de l'émission : « c'est du vent, ce qui compte c'est ce que tu écriras ensuite ».
Le récit se poursuit dans les coulisses du plateau (attente angoissante avant l'émission, comparée à l'attente d'un pénalty, photographes « mitraillant » les invités, consignes de Pivot sur le cadrage caméra et l'interdiction de fumer), puis pendant l'émission elle-même, où Ernaux décrit avoir renoncé à développer pleinement son propos par crainte d'ennuyer le téléspectateur, avant un moment de rupture décisif : agacée par l'atmosphère « rose » et nostalgique installée par le récit d'enfance plus heureux de Georges-Emmanuel Clancier, elle choisit de raconter, sans l'avoir prémédité, l'histoire de son grand-père illettré à qui son père apportait un flacon d'alcool à l'hospice — un geste de rupture volontaire qu'elle décrit avoir accompagné physiquement en serrant fortement ses mains l'une contre l'autre pour canaliser son énergie. Elle salue le soutien informel de François Maspero, qu'elle sentait encore plus déstabilisé qu'elle-même, et conclut sur le lendemain de l'émission, décrit comme une « gueule de bois » émotionnelle, un sentiment de vide et de solitude assumée — ayant délibérément choisi de venir seule, sans amis ni famille, pour ne pas s'affaiblir par leur présence protectrice et rester pleinement mobilisée pour l'épreuve.
Excerpts
“« J'ai l'impression que c'est comme ma première communion : il y avait la retraite avant, alors là je suis en train de m'exprimer, d'expliquer, et puis il va y avoir l'événement, et puis après on va se revoir [...] j'écris depuis dix ans, mais je sais qu'aux yeux des gens, on ne m'a pas vue à Apostrophes — donc en un sens je ne suis pas consacrée, je ne suis pas écrivain officiel. »”
“« Sa vie a été une existence vraiment très pauvre au départ [...] c'était toujours ce que j'appelle la nécessité, il n'y avait pas d'autre choix — et avec ça on ne peut pas faire de roman. Il fallait que je scrute vraiment dans ma mémoire toutes les choses qui m'avaient marquée, travailler sur la mémoire. »”
“« Je voulais pas qu'on rentre dans le rose des souvenirs [...] il a fallu rompre, ça a été très très dur — j'ai parlé de mon grand-père, je n'avais pas pensé que je dirais ça [...] plus je serrais mes mains, plus j'avais la force de dire ce que je voulais dire, l'énergie ne passait pas dans les mains. »”