Bourdieu, Pierre
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (quatre émissions d'environ vingt-cinq minutes chacune, avec des échanges d'élèves et de spécialistes ; transcription automatique par endroits très déformée, notamment l'attribution des interventions aux différents participants, qui n'est pas toujours certaine ; les passages incertains sont omis)
Core ideas
Le langage, un problème commun à toutes les sciences de l'homme. L'émission part de l'idée que le langage intéresse le mathématicien, le critique, le sociologue, le psychanalyste et même le biologiste (l'« information génétique »). Bourdieu défend que tout langage suppose un code préalable que l'on tient pour acquis, et que la tâche des sciences de l'homme est de le déchiffrer : dans notre propre société, nous possédons immédiatement le code, tandis que face à une société étrangère, l'ethnologue doit le redécouvrir. Il rejette le discours sur la « communication des consciences » (les yeux dans les yeux) au profit d'une communication des inconscients : « la communication est toujours médiate », par un « troisième interlocuteur » collectif, la langue ; l'ethnocentrisme (et un ethnocentrisme de classe, qui fait croire que la culture savante est comprise de tous) est l'illusion de l'absence de code.
Mal-entendu, sous-entendu, code. Dans une analyse de l'un des participants, trois niveaux sont distingués : le code d'une langue artificielle (le mathématicien ou logicien construit un système de signes), le sous-entendu conscient (« donnez-le-moi »), et le mal-entendu, qui vient d'une structure qui échappe au locuteur (l'inconscient). Un autre participant précise le vocabulaire : le système de signes est conventionnel (l'allemand ne comprend pas le français), le système d'indices fait partie d'un tout (la casquette d'un criminel), et un métalangage est un langage sur le langage (la grammaire).
La linguistique, « science auxiliaire » et ses modes. Le linguiste de la série (Mounin, d'après le transcript) se méfie de l'engouement des sciences humaines pour la linguistique, qui a déjà vu, depuis le XVIIIe siècle, d'autres sciences servir de modèle (comparatisme, biologie et organisme, psychologie) : il préfère qu'elle reste une bonne « science auxiliaire », apprise solidement, plutôt qu'une « baguette magique ». Il définit le langage par sa fonction centrale de communication (« Nicolas, porte-moi des pantoufles »), rappelle la double articulation (unités significatives et unités distinctives, phonèmes) et l'idée de sémiologie : il ne faut pas parler de « grammaire » de la peinture ou du rire sans avoir vérifié si ces domaines sont des codes de même type. La communication peut aussi n'avoir pour contenu que de dire qu'on communique (échanges rituels, prohibition de l'inceste comme impératif d'échange).
Symptôme, rêve, « ça parle ». Le psychanalyste (Laplanche, d'après le transcript) explique que le symptôme (une main paralysée) est un discours qui exprime un désir, ignoré du sujet et d'abord adressé à personne, avant de redevenir communication dans la cure ; le rêve fonctionne avec des procédés de langage (déplacement, condensation, métaphore, métonymie). À la question « qui parle ? », il répond que le sujet parle à travers un « ça » (quelque chose qui parle sans être encore sujet) et relève le lapsus du linguiste (« plus je vous écoute, plus je suis parlé »). Un autre participant (probablement Bourdieu) formule que « on parle en moi plus que je ne parle », la science de l'homme ayant compris que celui qui parle ne sait pas ce que c'est que parler. Il rapporte aussi que la psychanalyse a besoin des linguistes sur des corpus précis (usage du « on » à la place de « je » ou « vous »).
Bourdieu : le langage, le corps et l'inconscient culturel. Bourdieu soutient que le langage est une médiation du rapport de l'individu à son propre corps et au monde, avec l'exemple kabyle (opposition masculin/féminin, droite/gauche, haut/bas, est/ouest : un homme qui se respecte « regarde en face », une femme regarde vers le bas). Il distingue la « personne » (carrefour de déterminations, engagée dans des pratiques) du « sujet » intérieur, et parle d'un inconscient culturel commun aux individus qui ont reçu la même éducation : l'exemple des sujets de dissertation (retours périodiques, schème en trois points hérité de la scolastique selon Panofsky) montre un « sens commun » inconscient. Le rôle du sociologue est de recueillir par des méthodes objectives (statistique, méthode structurale) le sens que les sujets engagent « sans le savoir » et de le leur restituer, non de jouer à Dieu. Laplanche marque sa différence : il n'accorde pas au savant le pouvoir de dire à la place du sujet ce qu'il veut dire ; le psychanalyste aide le sujet à retrouver en première personne ce qui parlait en lui.
Extension des termes de langage, sémantique et référence. Dans la dernière émission, les participants discutent ce qu'on gagne ou perd à étendre les mots « code », « message », « information » d'une discipline à l'autre (linguistique, biologie, psychanalyse) : un participant invoque un philosophe inventeur du calcul différentiel (vraisemblablement Leibniz) qui jugeait les analogies risquées mais fécondes ; un autre rappelle que la linguistique américaine s'est imposé une « cure formelle » (Bloomfield) en évacuant le sens, avec des succès en phonologie et en syntaxe, mais des difficultés en sémantique. Sur le rapport du langage au réel, un échange sur « le paquet de cigarettes » montre qu'un mot renvoie moins à une chose qu'à une signification stable à travers des contextes, et que les pronoms, dont le référent change selon l'énonciation, posent le même type de problème que les autres mots.
Excerpts
“« la communication est toujours médiate »”
“« on parle en moi plus que je ne parle »”
“« méfiez-vous de la métaphore »”