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Wacquant, Loïc

sociologue

Loïc Wacquant - Conférence : Les modèles de l'État chez Pierre Bourdieu (2012)

Artesquieu · Jun 9, 2022 · partial coverage

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Coverage note: full (transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres ; les passages incertains sont omis)

Core ideas

Wacquant distingue dans l'œuvre de Bourdieu, notamment dans son cours sur l'État, trois modèles de l'État. Le modèle génétique décrit la genèse de l'État moderne (du XIIIe au XVIIIe siècle) : passage de la « maison du roi » à la raison d'État, du mode de reproduction dynastique au mode de reproduction bureaucratique, avec l'invention de la notion de « public ». Le modèle structural voit l'État comme banque de capital symbolique, détenteur du monopole de la violence symbolique légitime (inculquer des catégories, assigner des identités, modeler l'espace social), corrélatif de l'invention de l'« universel » (XIXe-XXe siècles). Le modèle fonctionnel s'intéresse à ce que fait l'État depuis les années 1975-1980, avec la « main gauche » (ministères dépensiers, fonctions sociales) et la « main droite » (discipline économique, budgets). Il invite à « faire travailler » Bourdieu plutôt qu'à le célébrer (« je ne suis pas bourdieusien », aurait-il dit à l'instar de Marx), en testant, révisant ou réfutant ses concepts sur de nouveaux objets.

Wacquant les applique à l'État pénal : alors que les théories de la genèse de l'État insistent sur le monopole de la violence physique, la police, la justice et la prison disparaissent des grandes théories de l'État et sont laissées à la criminologie ; il soutient au contraire que la pénalité est une capacité politique centrale, lieu de la souveraineté. Il constate, contre les prédictions de 1975 sur le déclin de la prison, un retour massif de l'appareil pénal (taux d'incarcération multiplié par cinq aux États-Unis en 35 ans, par deux en France et en Angleterre, par quatre en Italie, Pays-Bas, Espagne en quinze ans) et l'explique par l'insécurité sociale (précarisation du salariat, déstabilisation des hiérarchies ethno-raciales) plutôt que par l'insécurité criminelle. Il faut donc, dit-il, opérer trois ruptures : dissocier la question du crime de celle du châtiment, relier politique sociale et politique pénale comme deux versants d'une même gestion de la pauvreté (main gauche et main droite), et dépasser l'opposition entre approche matérialiste (marxiste) et symbolique (durkheimienne) de la peine. Il propose de rajouter à la « main droite » de Bourdieu, aux côtés des ministères de l'Économie, la police, la justice et la prison, qui exercent une discipline par la force physique ; il décrit dans le champ bureaucratique deux luttes (verticale entre haute et petite noblesse d'État, horizontale entre main gauche et droite) et le rôle des écoles d'élite (légitimant ceux d'en haut) et du système pénal (donnant des « diplômes négatifs » légitimant la marginalisation de ceux d'en bas, selon la logique de la responsabilité individuelle).

Il s'appuie sur l'histoire (Geremek, « La Potence ou la pitié ») : la prison naît aux XVIe et XVIIe siècles (Bridewell à Londres, Amsterdam, l'Hôpital général de Paris) pour traiter la mendicité et la marginalité urbaine et instiller la discipline du travail, non la criminalité. Il définit le néolibéralisme réel, distinct de son idéologie (retrait de l'État), comme un projet politique qui construit un État fort, un « quadrupède institutionnel » à quatre jambes : une « dérégulation » qui est en réalité une régulation promouvant le marché, la rétraction et la recomposition de l'État social (du « welfare » au « workfare » disciplinaire), un appareil pénal expansif, intrusif et proactif, et la culture de la responsabilité individuelle qui les justifie. L'État pénal n'est donc pas une aberration transitoire mais un élément constitutif de l'État néolibéral : il résout le « problème de Karl Polanyi » (contenir les désordres produits par le marché, ici par la main droite de l'État) et le « problème de Carl Schmitt » (réaffirmer l'autorité de l'État en désignant un ennemi, le criminel).

Excerpts

“« Il faut faire de ces trois modèles de l'État ce que Bourdieu nous a fait faire de son vivant : les faire travailler, mettre son travail sur l'État au travail pour produire de nouveaux objets empiriques. [...] Ainsi va la science, et Bourdieu ne l'aurait pas voulu autrement. »”

“« Le néolibéralisme n'est pas un animal à une patte, comme le modèle néomarxiste qui ne voit que le marché, ni un mille-pattes, comme le modèle foucaldien de la gouvernementalité, mais un quadrupède institutionnel qui marche sur quatre jambes. »”

“« Le développement de l'État pénal n'est pas un développement tératologique, ce n'est pas une aberration, ce n'est pas non plus un phénomène transitoire. [...] C'est un élément constitutif de l'État néolibéral. »”