MNEMOSYNEv0.1.2563

Podcasts/Artesquieu/Derrida, Jacques

Derrida, Jacques

philosophe

Jacques Derrida - Entretien (Surpris par la nuit)

Artesquieu · Aug 31, 2023

▶ Watch on YouTube

Core ideas

Derrida commence par ses réserves envers l'interview : il préfère un rythme de parole qu'il détermine lui-même (séminaire, écriture) à l'interruption et à l'improvisation de l'entretien, qu'il redoute et aime à la fois, et le contraste avec le dialogue écrit avec Élisabeth Roudinesco, improvisé puis réécrit de façon inégale. Il commente la spécificité de la parole nocturne, plus accueillante que celle du jour, et se demande si son discours est de la philosophie, de la littérature ou du théâtre.

Dans L'Université sans condition, il défend le droit de l'université à poser sans condition toutes les questions, théoriques comme pratiques et politiques, face aux pouvoirs de l'État, de l'économie, des religions et des idéologies, tout en admettant sa faiblesse réelle (elle dépend en fait de ces pouvoirs) et la difficulté de penser une inconditionnalité sans souveraineté. Il y distingue énoncés constatifs et performatifs et oppose, à l'événement conventionnel prévisible d'un performatif (le président qui lève la séance), l'événement « digne de ce nom », imprévisible, qui excède le « je peux ». Sur ce que serait un « philosophe français », il rappelle que la philosophie prétend excéder les frontières mais ne se pense pas sans langue naturelle ni sans institutions nationales.

Sur la mondialisation, il distingue « globalisation » et « mondialisation » : le mot « monde » porte une histoire chrétienne et paulinienne (le cosmos grec devenu l'humanité, d'où le « crime contre l'humanité », concept juridique de 1945), et l'espace dit mondial est hétérogène et inégalitaire (exclusion du travail, de la médecine, de la communication) ; il met en garde contre les abus des discours sur la « fin du travail ». Pour le 11-Septembre, il observe qu'on le désigne par sa date faute de mot adéquat, qu'il atteste à la fois que la mondialisation n'a pas eu lieu et qu'une certaine mondialisation (technologique, circulation des personnes, avions américains retournés contre des symboles de la puissance américaine) l'a rendu possible. Sur l'Europe, il la décrit comme un tourment et un travail pour excéder ses propres frontières, qu'il faut hériter sans eurocentrisme, et rappelle la réception de la déconstruction en Allemagne (lecture « néoconservatrice » désormais corrigée, Habermas reconnaissant que ce n'est pas si simple) et aux États-Unis (qui seraient plus un terrain de bataille que d'accueil).

Il évoque ensuite l'improvisation à partir de sa rencontre avec Ornette Coleman (un jazz « improvisé » qui suppose des règles, une alliance de préparation et d'exposition à ce qui vient, l'événement n'étant pas l'improvisation mais ce qui « tombe dessus »), sa lente appropriation des machines à écrire et de l'ordinateur depuis De la grammatologie (1967), l'avenir du livre (référence à Blanchot et à Mallarmé), et le ruban volé de Rousseau comme « traumatisme générateur » qui a fait naître une bibliothèque entière. Il donne quatre « définitions » ironiques et sérieuses de la déconstruction (« l'Amérique », « plus d'une langue », « l'impossible », « ce qui arrive ») : elle n'est ni doctrine ni méthode mais a lieu quand quelque chose ou quelqu'un arrive comme impossible, par exemple dans l'hospitalité inconditionnelle, qui n'existe que si l'hôte inattendu dérange. Le titre De quoi demain… (Hugo) renvoie à « ce qui vient », à l'événement et à la « démocratie à venir », promesse qui contient le risque d'une menace, « messianicité sans messianisme ». Sur le rôle de l'intellectuel, la figure de l'écrivain qui sert une cause juste (Voltaire, Zola, Sartre) doit être transformée par les nouveaux médias et la remise en cause de l'opposition entre travail intellectuel et manuel : il n'y a plus de modèle. Il conclut en évoquant la peinture d'Atlan (« peinture sonore ») et la difficulté de nommer les couleurs.

Excerpts

“« J'ai dit une fois : la déconstruction, c'est l'Amérique ; une autre fois : c'est plus d'une langue ; puis : c'est l'impossible ; et enfin : c'est ce qui arrive. [...] Si ce qui arrive était possible, si j'étais en pouvoir de le recevoir, de le prévoir, il n'arriverait pas : ce serait le simple remplissement d'un programme. L'événement serait neutralisé par sa simple possibilité. »”

“« La déconstruction a lieu chaque fois où quelque chose arrive, ou quelqu'un arrive : l'expérience d'hospitalité inconditionnelle, par exemple. [...] Si celui qui arrive est invité et ne dérange personne, ce n'est pas l'hospitalité. Donc seul l'impossible arrive. »”

“« Lui donner le nom de sa date, c'est reconnaître que nous n'avons pas de mot adéquat, de description appropriée pour cette chose. [...] Ce qui est arrivé le 11 septembre atteste que la mondialisation n'a pas eu lieu, mais en même temps qu'une certaine mondialisation [...] a rendu cette chose possible. »”