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Bronner, Gérald

sociologue, spécialiste des croyances et des radicalités

Gérald Bronner - Entretien (Les chemins de la décroyance)

Artesquieu · Apr 8, 2024

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Core ideas

Gérald Bronner présente Exorcisme, un récit autobiographique racontant comment lui, aujourd'hui sociologue spécialiste des croyances et de la radicalité, a traversé à l'adolescence une période mystique et quasi complotiste au sein d'un petit groupe qu'il a cofondé, le CERF (Chercheurs en réalisme fantastique). Issu d'un milieu populaire de Nancy dans les années 1980, tenté un temps par la petite délinquance pour acquérir un statut social auprès de ses pairs, il raconte avoir trouvé une échappatoire à l'ennui et à la pauvreté culturelle de son environnement grâce à son oncle Jean-Luc, autodidacte féru d'ésotérisme, qui lui a fait découvrir la culture (Brel, les Beatles, Tolkien, Lovecraft) et les nuits de France Culture. La lecture du Seigneur des anneaux à l'adolescence constitue selon lui un moment décisif : incapable de faire advenir dans le réel l'héroïsme et la clarté morale du récit, il développe le désir de « plier le monde à ses désirs », ce qu'il analyse rétrospectivement comme le point de départ d'un processus de radicalisation.

Il décrit en détail la mécanique intellectuelle de cette croyance, nourrie par des lectures ésotériques héritées de son oncle (notamment Le Matin des magiciens de Bergier et Pauwels, et la revue Planète, précurseurs selon lui du New Age) : son groupe en vient à interpréter l'architecture et la symbolique de Nancy (statues, graffitis gravés) comme la preuve que la ville serait un centre spirituel du monde, chaque anomalie du réel étant systématiquement réinterprétée pour confirmer une conviction déjà arrêtée — un mécanisme qu'il résume par la formule « on mettait toujours la charrue avant les bœufs ». Il insiste sur le fait que ce groupe n'était pas une secte dangereuse (pas de dogme fixe, pas de gourou autoritaire), mais que le terme de radicalisation s'applique néanmoins à son parcours, par petites étapes cumulatives et presque invisibles. Il attribue sa sortie de cette croyance à sa formation de sociologue, en particulier à son mémoire de master sur la superstition, qui lui aurait servi de miroir déformant révélant sa propre mécanique croyante — un processus de « déradicalisation » qu'il refuse cependant de nommer ainsi, préférant l'idée de stimuler un « système immunitaire intellectuel » plutôt que de prétendre retirer une croyance du cerveau de quelqu'un, expérience qu'il dit avoir tenté d'appliquer lors d'une année passée auprès de jeunes radicalisés dans un centre de déradicalisation, notamment via des jeux de rôle inspirés de l'expérience de dissonance cognitive de Leon Festinger.

Interrogé en incise sur l'appel du président de la République à « réarmer la natalité » française, Bronner exprime son scepticisme sur l'efficacité des incitations natalistes face à un horizon d'inquiétude généralisé, tout en reconnaissant la réalité démographique d'un futur manque de main-d'œuvre. Il conclut l'entretien sur une défense de la rationalité comme méthode de négociation intellectuelle avec le monde — non une croyance occidentale supplémentaire mais une exigence universelle, selon lui partagée par toutes les cultures humaines malgré leurs différences — tout en reconnaissant le prix mélancolique de la « décroyance » : renoncer à une croyance, y compris amoureuse, revient selon lui à renoncer à une part de merveilleux et de bonheur, un dilemme qu'il présente comme universel et non réservé aux formes extrêmes de radicalité qu'il a lui-même connues.

Excerpts

“« On mettait toujours la charrue avant les bœufs, c'est-à-dire qu'on savait ce qu'on allait trouver et ensuite on demandait au réel de nous prouver qu'on avait raison [...] c'est aussi pour ça que je me méfie beaucoup des idéologies aujourd'hui comme sociologue. »”

“« J'aspirais à une forme de cathédrale de pureté, c'est comme ça qu'on devient radical [...] c'est peut-être le premier moment où je me suis dit : il faut que je trouve un moyen pour plier le monde, le réel, à mes désirs. »”

“« Je crois pas du tout à la déradicalisation, on ne retire pas une croyance d'un cerveau, ça c'est utopique ; par contre on peut stimuler son système immunitaire intellectuel, et c'est ce que j'ai fait moi avec la sociologie. »”