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Eribon, Didier

sociologue et philosophe, auteur de Retour à Reims, Réflexions sur la question gay, Une morale du minoritaire et d'une biographie de Michel Foucault

Didier Eribon - Entretien (Hors-champs)

Artesquieu · Jun 9, 2022 · partial coverage

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Coverage note: full (un entretien d'environ quarante minutes ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres ; les passages incertains sont omis)

Core ideas

Un retour déclenché par la mort du père. La conversation s'ouvre sur l'incipit de Retour à Reims : la mort du père, ouvrier que l'auteur « ne l'aimait pas » et avec qui le fossé s'était élargi au fil des années. Eribon explique que ce décès a éveillé non de la tristesse mais un « désarroi » et le désir de comprendre pourquoi il s'était tant éloigné de sa famille. Longtemps, il avait pensé que la rupture venait de son homosexualité, dans un milieu où un jeune gay ne pouvait s'épanouir ; il s'est alors demandé si l'autre moteur n'avait pas été la volonté de fuir le milieu ouvrier. Il décrit une « introspection sociologique » : relire sa propre trajectoire par des raisons sociales et politiques plutôt que psychologiques, et reconstituer la vie de ses parents et grands-parents (un père entré à l'usine à treize ans et demi, au sein d'une classe ouvrière très pauvre du nord-est de la France dans les années 1930).

La honte sociale à côté de la honte sexuelle. Eribon relie son livre à ses travaux précédents sur la honte (Réflexions sur la question gay, 1999 ; Une morale du minoritaire, 2001, à partir de Genet), conçue comme l'effet d'une injure toujours possible qui constitue la personnalité et qu'on ne peut dépasser qu'en l'appropriant comme énergie créatrice. Il admet avoir oublié une honte plus fondamentale : celle d'être fils d'un ouvrier et d'une femme de ménage, dont il ne parlait jamais, d'autant qu'il était plus facile, dans les années 1990, d'écrire sur la honte sexuelle que sur la honte sociale. Il observe que le milieu intellectuel de gauche censure ou exotise les origines populaires, et compare le fait de les avouer à un « coming out » social. Le livre veut redonner dignité à ses parents, grands-parents et frères, sans tomber dans la « mythologie ouvriériste » : il raconte donc aussi, dit-il, des propos racistes entendus dans sa famille, et se défend contre l'accusation de « racisme de classe ».

La grand-mère comme « Simone de Beauvoir des quartiers pauvres ». À partir des récits de sa mère et de boîtes de photos, il évoque une grand-mère qui voulait vivre libre : elle aurait eu une liaison avec un officier allemand pendant la guerre, aurait été tondue à la Libération, aurait fait de la prison pour avortement et aurait abandonné ses enfants. Eribon rappelle la violence réservée aux femmes tondues (en renvoyant à Duras dans Hiroshima mon amour) tout en précisant qu'il ne justifie pas tout ce qu'elle a fait ; il veut rendre hommage à toutes ces femmes anonymes qui ont payé très cher une volonté d'émancipation, au-delà des grands noms de la vie littéraire.

Gauche, classes populaires et vote Front national. Il lit la bascule de sa famille du Parti communiste (« le Parti ») au Front national comme le résultat du désintérêt de la gauche pour les classes populaires et d'un discours qu'il appelle « gauche néoconservatrice », qui a voulu défaire les classes au profit de l'individu et de la responsabilité individuelle. Le groupe ouvrier, défait comme groupe, se serait reconstitué autour d'un autre vote ; le « nous/eux » serait passé de « les ouvriers contre les patrons » à « les Français contre les immigrés ». Il précise que les ouvriers n'ont jamais voté « naturellement » à gauche (environ 30 % pour le PCF à l'époque) et que le vote ne tient pas au contenu des programmes (sa mère répond que ce n'est pas pour la position sur l'avortement qu'elle a voté Le Pen) mais au sentiment d'être représenté par quelqu'un qui parle pour soi. Il met en cause une politique de la ville qui a parqué les familles immigrées dans des cités-ghettos, ce qui explique selon lui le départ des « Français de souche » vers le périurbain et leur vote d'exclusion ; il dit que, dans la situation de sa famille, il ne sait pas s'il ne voterait pas de même, et que la tâche de la gauche est de reconquérir ces électeurs en défendant leurs intérêts.

Droits des homosexuels, mariage, rôle de l'intellectuel. À l'occasion d'une chanson de Françoise Hardy (nom approximatif dans le transcript), il décrit l'adolescence d'un jeune gay : une affection qu'on ne peut montrer ni tenir par la main dans la rue, par crainte d'insultes et d'agressions (qu'il dit avoir subies lui-même). Il défend le mariage pour les couples de même sexe, non par désir de se marier mais parce qu'il y voit un changement profond de représentation (le couple et la famille ne sont pas forcément un homme et une femme) ; il rejette l'argument selon lequel les homosexuels renonceraient à la subversion, et estime que le droit doit tenir compte du réel (familles monoparentales, homoparentales) plutôt que de s'appuyer sur des normes psychanalytiques « obsolètes ». Il revendique des livres polémiques qui changent « les termes du débat » : son livre sur la question gay a changé l'espace universitaire (le genre et la sexualité sont devenus des objets de recherche légitimes), et sa biographie de Foucault (1989) a défendu que la question de la sexualité traverse toute son œuvre. Il dit viser, comme Foucault ou Bourdieu (La Distinction), des livres qui aident leurs lecteurs à mieux vivre leur vie, et mêlent théorie et émotion, un mélange qu'il voudrait voir nommé « la politique ». L'entretien se clôt sur le dialogue final avec sa mère (« De sociologie plutôt » ; « C'est sur la société ? ») et l'éloge d'Annie Ernaux.

Excerpts

“« Je ne l'aimais pas. Je ne l'avais jamais aimé. »”

“« Mais par définition, la honte, c'est ce dont on ne parle pas. »”

“« Aujourd'hui, c'est nous les Français et eux c'est les immigrés. »”